Il faut sauver les terres agricoles !

Les villes ont pratiqué de longue date l’agriculture urbaine, en se construisant peu à peu, de façon organique. Toutes les villes anciennes possèdent des puits, très utiles en cas de siège. Le maraîchage fut inventé dans le quartier du Marais à Paris, qui compostait le crottin de cheval (des transports urbains) et exportait des tonnes de terreau par péniches au XIXe siècle vers la Normandie.

A la première difficulté ça recommence. Sur les Champs Elysées (encore très ruraux) pendant la guerre, dès 1940 ou en Argentine en 1991 – quand les banques ont refusé de rendre l’argent des petits déposants.

On sait que Detroit, capitale de la fabrication automobile, s’est reconvertie dans le maraîchage à partir de 2005. Au cours des années 1980 des jardinières en résistance dans Paris ont recueilli les souvenirs d’anciens maraîchers de la rue de la Roquette. Ça n’a jamais cessé.

La différence, de nos jours, c’est que l’extension de la ville attaque en priorité sa base alimentaire, les meilleures terres près desquelles elle s’est établie.

Deux exemples : les plus hauts rendements pour le blé dans ce pays s’obtenaient à Roissy en France et Marne la vallée. On sait ce qu’il en est advenu : parc de loisir et aéroport. Un autre bon exemple est Montpellier dont la plaine agricole jusqu’à la mer fut massacrée en très peu de temps : on moissonnait encore à Lattes dans les années 1990.

Dans l’esprit des ingénieurs, les terres basses sont les premières à développer, par des engins de travaux publics que des pentes ne viennent pas gêner (et même du coup, vous dira-t-on, ils dépensent moins de fuel). C’est encore le malheur de Notre Dame des Landes : ne pas se trouver sur une hauteur.

Mais autre différence avec le passé, les récoltes en ville contiennent désormais des polluants toxiques : particules de cadmium arrachées à la gomme des pneus, quel que soit le carburant, poussières de plaquettes de freins, suie de diesel cancérigène, etc.

Le jardinage urbain, très bénéfique et amusant, ne peut plus remplacer la perte de terres riches agricoles. Il ne faut pas perdre les sols fertiles où les plantes ne souffrent pas encore trop de l’ozone quand il fait beau, et de pluies acides par temps couvert.

Lors de la lutte pour la Loire sauvage, en 1988, de jeunes et brillants ingénieurs des ponts répondaient de bonne foi aux journalistes : "En quoi ça dérangerait les loutres si je bétonne les rives de l’Allier ?" Ils n’avaient pas même une teinture de biologie. Les amis du fleuve ont gagné. Aujourd’hui EDF compte les poissons dans les lacs de barrage.

C’est ce genre de reconversion qu’il faudrait obtenir des sociétés de travaux publics – lesquelles brûlent, dit-on, 1000 L de fuel par jour pour le moindre petit chantier.

paru sur Reporterre le28 novembre 2012

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La vie est un conte de fées

Pour Globe en 1988, exclusif   : un journaliste pouvait encore rencontrer Stephen Hawking.

A la mémoire de Christian Leroy Gour’han

Stephen Hawking est un être de légende. Fils spirituel d’Einstein atteint de paralysie, comme pour expier le péché de la physique – la Bombe -, son esprit supérieur démonte patiemment les mécanismes de l’univers. Tel nous le montrent les media. Trouvera-t-il un jour la formule cachée qui unit les théories de la science? «Lit-il les pensées de Dieu?» s’est demandé Newsweek. Le monde de l’édition vibre sous le choc du succès populaire de son traité, A short history of time* , Brève histoire du temps. Beau titre, vite épuisé. Livre écrit en anglais par le mouvement limité, imperceptible, de deux doigts, sur un petit boîtier relié à un écran. Après la sclérose multiple, après la trachéotomie qui lui ont volé le geste et la parole, Stephen Hawking donc, subit la gloire, qui prive de vie privée. Mais, que se montre-t-il ? à le voir sur les photos, assis tout empoté dans sa chaise roulante, l’épaule de travers, un sourire de terreur sur son visage las, je n’avais aucune envie, mais aucune, de le rencontrer.

C’était l’idée de Globe. Personnellement la physique me tue. Je me souviens du bac : avaler en deux mois le programme depuis la seconde. Car c’est une pyramide : si on ne connaît pas les bases, impossible de s’amuser dans les hauteurs. N’ayant jamais rien su par cœur, pas même les tables de multiplication, virée du cours depuis Noël, je décrétai la physique fastidieuse. J’eus la meilleure note de l’académie, un mois plus tard j’avais tout oublié.  Un an plus tard, je décidai que les maths tournent en rond, comme une spirale d’Archimède, dont l’équation est si belle que je me suis arrêtée là. Pourtant, j’ai lu le livre de Stephen Hawking, et vous aussi l’aimerez.

« Un grand savant anglais (on dit parfois Bertrand Russel) donnait un jour une conférence d’astronomie. Il expliquait comment la Terre tourne autour du soleil, et comment le soleil, à son tour, tourne autour du centre du grand amas d’étoiles que l’on appelle notre galaxie. A la fin de la conférence, une vieille dame se lève au fond de la salle et dit : "vous dites des sottises. Le monde est en réalité un disque plat posé sur le dos d’une tortue géante ”. Le grand savant émet un sourire condescendant  : “et cette tortue, sur quoi se tient-elle, Madame?"  “Ne faites pas le malin, jeune homme, répond elle. Vous êtes très malin, mais c’est la tortue jusqu’en bas !"»

Pardon monsieur Hawking, de vous voler vos effets, le début délicieux de votre premier chapitre, c’est pour vous présenter aux lecteurs.  J’espère que la traduction vous agrée. Il y faudrait un poète. Je crains qu’un physicien n’ajoute des images. Il faut, pour ne pas vous trahir, un maître de la concision (je ne mets pas sur les rangs).  Merci de nous expliquer Newton et Albert Einstein comme personne, et pour le plaisir vengeur de voir le succès venir à qui fait encore crédit à l’intelligence des gens.

C’était l’idée de Globe, pas la mienne. Dès le début de l’été, avant l’explosion de la bombe devant la porte du journal. Avant de lire Hawking, et qu’il soit un best seller. J’aurais bien préféré pondre le papier magistral sur l’abandon de la botanique en France; montrer la mort du Jardin des Plantes de  Montpellier, l’un des deux plus anciens du monde, dénoncer une politique scientifique à courte vue. Citer l’Université du Wisconsin, l’Institut Botanique de Moscou,  les Japonais à Paris, béats devant la vigne sur le vieil hôtel de poste que l’on va démolir, âme du Muséum moribond. Peindre les sommités scandalisées de l’état de nos collections. Mais Globe voulait Hawking. Un physicien en plus : autant dire l’ennemi :  la physique a ruiné la recherche publique. La biologie pouvait crever. L’écologie n’est plus. Pendant que ce malade joue à Dieu sur sa chaise roulante, 3O ha de forêt tombent à la minute; un quart de la flore est condamné**; le remède de la leucémie enfantine, une fleur tropicale, ne pousse déjà plus dans son habitat, devenu un désert. Peut-être perdons nous, à cet instant précis, la plante qui peut guérir ce physicien à roulettes ou le SIDA. Voilà ce que je pensais de la riche idée de Globe. Mais l’été est passé, j’ai vu Stephen Hawking, et, par conséquent, je me fais du souci pour lui.

Les raisons qui m’ont fait accepter ne sont pas des plus claires. Il y a la bombe devant le journal, un vieux conseil de Bob Dylan : «ne te fie pas aux flics en imper. Si l’on te demande ce que tu fais, dis que tu es un mathématicien exact.»***. Une révolte ancienne contre un prof de math obtus qui enfonçait l’incapacité dans la tête des élèves (comment la résignation s’imprime dans le cerveau mou des enfants est proprement vertigineux). Et pour couronner le tout, la découverte ahurie de la pollution des mers, le temps d’une floraison d’algues toxiques, par la presse ânonnant de vagues notions d’écologie. J’étais loin du niveau mais fuir, agir, changer d’air, rencontrer un génie.

Il faudrait montrer patte blanche. La bonne fée, ma marraine, s’est occupée de tout. Un matin de soleil je me suis retrouvée sur la pelouse piquée de boutons d’or du parc de l’Observatoire de Meudon. « La science est d’abord un jeu» disait Jean Pierre Luminet, jeune physicien d’une santé rayonnante, tandis que les canards décollaient et se posaient sur l’étang. Qu’on puisse travailler dans un endroit pareil me semblait merveilleux. Il y avait même un potager avec des delphinium annuels, sauvages, qu’aucune main assassine n’était venu désherber.

On parlait du Big Bang. Ce n’est pas tout à fait ce que je croyais. Disons, tout simplement, une phase très chaude, à un moment donné du grand début de tout. Pas le début, une phase. L’explosion, semble-t-il, continue. L’univers est en expansion. Les galaxies s’éloignent, au moment où j’écris.  On le sait depuis I929, je viens de le vérifier dans Hawking (grâce à lui, dès demain, je bazarde deux bouquins; ce manuel vaut une encyclopédie, index compris). Plus les galaxies sont loin en fait, plus elles fuient. Edwin Hubble l’a découvert, en I929, en analysant leur lumière. «La théorie du Big Bang était bien antérieure,expliquait Luminet sous les arbres, mais la cosmologie, l’étude de l’univers, était considérée jusqu’alors comme un pur jeu gratuit». Autre indice d’explosion, le rayonnement du fond du ciel à 3° Kelvin (-270° C.), écho de la grande déflagration, découvert dans les années 60. Tertio, l’abondance de l’hydrogène et de l’hélium, exigeant une phase chaude et concentrée. «Ces éléments légers n’ont pas pu se former dans les étoiles qui fabriquent tous les autres éléments; car nous somme constitués de morceaux d’étoiles». Je trouvais ça très beau, mais, sur quoi se fondait-on? «sur la compréhension des réactions nucléairesrépondait Luminet, les mesures sont assez précises pour que l’on puisse dire que l’univers a dû passer dans tel domaine de température pendant une centaine de secondes. Disons que c’est sûr à 99%. Stephen Hawking s’est intéressé, lui, à ce qui s’est passé avant la phase chaude. A l’état plus primitif de l’univers. La théorie de l’expansion a beaucoup évolué ces dernières années. Elle est née dans les années 20. C’est un mathématicien russe, Friedman, qui a donné les solutions cosmologiques des équations d’Einstein de la relativité générale…»

Stop, moment de réflexion. Imaginez Cambridge, au nord de Londres, ville étudiante hérissée de flèches gothiques, avec les statues dorées sur les portes crénelées, les fenêtres à meneaux, les boutiques de mode, dans un climat glacial; la chaise roulante du professeur Hawking garée devant l’ordinateur, sous les néons; l’unique porte du bureau fermée sur la cafetaria, tout à tour vide et bruissante. Le professeur pèche des mots sur l’écran. Il écrit Brève histoire du temps :  «le concept de temps n’a aucun sens avant le début de l’univers. St Augustin fut le premier à l’indiquer. A la question : que faisait Dieu avant de créer l’univers? Augustin n’a pas répondu : Il préparait l’Enfer pour ceux qui osent de telles questions. Mais bien plutôt : le temps est une propriété de l’univers que Dieu a créé, le temps n’existait pas avant le début de l’univers».… pour les théoriciens le temps s’inscrit sur un axe de coordonnées, dans la géométrie courbe d’Einstein, où, pour aller tout droit, la Terre tourne autour du soleil.

Retour sur la pelouse de Meudon. Luminet parlait d’or. «les équations d’Einstein disait il, relient la géométrie de l’univers à son contenu matériel. Elles sont extrêmement complexes. On ne peut pas les résoudre dans leur généralité; pour trouver des solutions il faut des simplifications…. Hawking s’est d’abord intéressé aux singularités. Les singularités, dans une théorie, c’est l’apparition de l’infini. Cela signifie, en général, que la théorie est appliquée hors de son domaine de validité; les physiciens n’aiment pas les infinis : c’est la négation de toute loi physique. Il y avait des singularités dans certaines solutions des équations d’Einstein. Précisément dans les solutions de trous noirs****. Et puis, dans les solutions cosmologiques, une singularité initiale : un début du temps, avec une température infinie et une densité infinie de la matière, découlant de la courbure infinie de l’espacetemps. Ces singularités étaient-elles un produit mathématique, dû à une trop grande simplification des choses? le grand résultat de Stephen Hawking et Roger Penrose a été précisément de montrer qu’elles faisaient partie intégrante de la relativité générale. Que, moyennant quelques hypothèses, assez plausibles, qui ne sont pas simplificatrices, des singularités devaient apparaître; ça ne veut pas dire qu’elles existent; le physicien veut quand même éliminer les singularités; ça veut dire plutôt que la théorie de la relativité devient invalide, dans certaines conditions extrêmes, près de l’instant zéro de l’univers et au voisinage des centres de trous noirs ».

La démonstration eut lieu en I97O. «Ensuite, Hawking s’est intéressé aux trous noirs. Il a eu une bonne idée… ». Ce travail de près de vingt ans devait déboucher sur des "fiançailles monstrueuses" entre la relativité générale, qui décrit les phénomènes à grande échelle, comme la gravitation des planètes, et la mécanique quantique, qui traite des particules élémentaires, de l’infiniment petit. Ces deux théories  ne sont pas du même monde : l’expérience pour les unir demande la construction d’un accélérateur de particules plus grand que le système solaire. Les deux fonctionnent pourtant : la mécanique quantique sous tend l’électronique. La relativité générale s’intègre aux données des satellites précis qui mesurent la Terre à 5 cm près. Mais on est loin de les marier en équations – de l’avis général, mister Hawking excepté.

Luminet, qui a consacré un livre aux trous noirs ****, m’a décrit un système d’étoiles doubles, dont l’une, la petite, l’invisible, pourrait bien être l’un de ces trous voraces, une étoile effondrée qui aspire la grosse : «chacune tourne autour de l’autre, comme la terre et le soleil…» Pardon? «Le soleil tourne aussi un peu autour de la terre : deux corps tournent autour de leur centre de gravité commun; le soleil étant bien plus massif,  le centre du gravité du système terre soleil coïncide presque avec lui» … Hélas, si j’avais lu Newton, je ne commettrais pas de telles erreurs. Mon dictionnaire, toutefois, n’est guère mieux qui ignore madame du Chastelet, auteur de la traduction, en I759, de Philosophiae Naturalis Principia Mathematica d’Isaac Newton (1687), livre le plus important de l’histoire des sciences,  fondant la théorie de la gravitation. Les femmes doivent combattre jusqu’aux préjugés de la postérité. Avant de quitter Luminet je posai la question qui me brûlait les lèvres : Hawking est-il Le meilleur ou un malade fascinant? «Peut être les deux …. Il semble que sa maladie l’ait obligé à se concentrer sur les véritables problèmes. Que peut-il faire d’autres que penser?… seulement Hawking pense… mais il trouve!»

J’allais frapper à la porte de Thibault Damour dans mes petits souliers. Damour était le seul Français invité pour le tri centenaire de la publication du de Principia…etc. Le professeur Hawking occupant à Cambridge la chaire de Newton, Damour est donc notre meilleur spécialiste de la gravitation, cqfd. Ce métier de théoricien ne demande qu’une tête, du papier et un crayon «c’est pour ça que je l’ai choisi» me dit-il, précisant que l’ordinateur lui servait de boite à lettre. Je tremblais à l’idée qu’il me prenne pour une journaliste vampire assoiffée de malheur, mais non :«  allez voir Stephen. Je pense que ce livre est une très bonne chose, pour lui, pour tout le monde. Il apprécie les contacts humains; il est tellement isolé…». Damour a passé l’après midi à me donner une idée de la méthode des intégrales de Richard Feynman, utilisée par Hawking en cosmologie quantique, la nécessité de l’emploi du temps imaginaire (dont le carré est négatif)  pour tourner le principe d’incertitude qui m’a toujours enchantée (on ne peut à la fois connaître la position et la vitesse d’une particule, prendre une mesure perturbant la trajectoire de ce corps). Aussi beau que Robert Redford sur les photos, "Rick", l’Américain Richard Feinman, était adulé de ses étudiants.

Avec les bénédictions du physicien théoricien, j’emportai son article  sur la Relativité Générale*****. Einstein, raconte-t-il, en a tiré l’intuition d’une rêverie, où il s’imaginait tombant d’un toit : le chapeau, le portefeuille, les clés et lui même (bouche fermée j’imagine, pour ne pas se mordre la langue) arrivaient  tous en bas, en même moment. Au milieu du texte un peu hermétique mon oeil critique relevait "fortuit mais significatif", "magique", horreurmétaphysique" "zoo astronomique" et "providentiel", toutes formules rares dans La Recherche. Je rédigeai en tremblant un téléfax pour Cambridge. Deux jours plus tard, mon répondeur annonçait que le professeur Hawking serait heureux de me voir "any day, after four".

Malgré les insistances de Globe je n’avais pas lu l’article sur Einstein dans Les temps modernes******, dont la description d’Hawking m’aurait glacée d’effroi. Je pouvais avaler cinquante pages d’Histoire du temps par jour, et tout oublier dans la semaine; j’avais repris le début trois fois, sans en épuiser les beautés. Bref, c’est d’une aile insouciante que je m’envolai. A l’avion, hasard objectif – mes amis Hélène et Patrice F. – lui dans un fauteuil roulant-je savais qu’il avait eu un accident mais… «rassurez vous je marche; c’est seulement pour les aéroports. J’ai beaucoup de chance». Hawking le dit aussi : à part la sclérose et la trachéotomie, j’ai eu beaucoup de chance – et moi donc, assez pour me convertir au bouddhisme tibétain… passage de la douane à Londres sans attente, Patrice étant dans un fauteuil roulant. Cambridge s’affairait dans un froid de canard.

Stephen Hawking dans la chaise roulante derrière la table, pâle, frêle, les yeux au sol. La timidité incarnée. La dame en blanc au fond, sous la fenêtre, avec son tricot : « mettez vous près de lui, et présentez vous».Je m’assieds à sa droite en décidant de révéler mon âge à la tête inclinée vers moi sur le dossier – un regard d’amitié des plus grands yeux du monde dit merci. Un regard de bébé :  je t’aime, ne me fais pas de mal.                                                                                                    Les cils blonds se referment : Hawking fixe l’écran, à gauche, où des mots défilent trop vite, je ne vois rien. «How are you? » d’où vient la voix d’homme? «pas mal, à part le froid (en fait je suis bourrée de drogues pour ne pas lui cracher dessus et le tuer). «La version française du livre est-elle sortie? » « Non; j’ai le bouquin avec moi, tout griffonné»; j’ouvre le sac à l’envers; le contenu se répand à mes pieds. La dame derrière moi rit doucement, les grands yeux gris aussi. «L’avez vous compris?»La voix est très en retard. « Pas sûre d’avoir tout saisi. Puis je poser des questions ? » «yes» …« ce système est génial» dis je, réalisant soudain : les belles mains jointes sur le boîtier ne bougent pas, un effleurement suffit pour sélectionner un mot dans la partie supérieure de l’écran; le mot s’inscrit en bas, au bout de la phrase. Hawking écrit très correctement, sans oublier un point, ni une majuscule. Il a arrêté la voix et continue par l’écran, à donner les réponses les plus confidentielles que l’on puisse rêver. Grand sentiment d’intimité. Voilà comment il les a tous piégés.

Globe : «vous avez écrit : ""si tout dépend fondamentalement de tout dans l’univers, peut-être ne peut-on approcher de la solution complète par l’étude isolée des parties du problème. C’est pourtant ainsi que nous avons progressé… nul besoin de connaître la structure des planètes pour calculer leur orbite"". L’espace temps n’est il donc pas affecté par tout ce qui se passe dans l’univers? Hawking : si, mais pas tellement. De sorte que l’on peut considérer l’espace temps comme plat, en première approximation, puis calculer la petite courbure introduite par les corps massifs». Les yeux de mon nouvel ami vérifient que j’ai compris. Tout va bien.  Globe : «Une seconde après le big bang , la température de l’univers serait tombée, à dix mille millions de degrés. Mille fois celle du centre du soleil mais, écrivez vous, on atteint de telles températures lors des explosions de bombe H… -le soleil n’est pas si chaud que ça. S’il l’était, il brûlerait aussi vite qu’une bombe.» je suis ravie, mais pour lui, quel effort. Il souffle, il sursaute, son système endocrinien est complètement déréglé. Si j’ai une mauvaise pensée, il tombe raide mort.  «Avez vous mal?»  « non» dit la voix sans réplique.

Globe: «Vous mentionnez à deux reprise la "matière sombre". S’agit-il de matière qui n’émet pas de lumière ou ne peut en émettre? -le terme matière sombre est employé pour dénoter… »stop. Nouvel écran. «Voulez vous faire entrer ce mot : / dénoter/ dans votre lexique ? votre avez déjà 2750 mots, vous pouvez en ajouter 25. »Il pèse le pour et le contre, longuement … «dénoter la matière non encore détectée, dont nous pensons qu’elle pourrait bien être là. Peut être sous la forme d’étoiles trop faibles pour qu’on les voie, ou sous la forme de particules élémentaires. Peut être y a t-il très peu de matière sombre et peut être y en a t il assez pour que l’universs’effondre» regard intense, comme un cri.

Globe : « Je suis curieuse des nombres fondamentaux aux quels vous faites allusion (les yeux sourient) la taille de la charge électrique de l’électron…Hawking :  C’est 1 / 137, nous ne savons pas pourquoi. Mais s’il en allait différemment, nous ne serions pas ici» regard appuyé. « -le rapport de masse entre le proton et l’électron…- 1 : 1830, je crois.-comment peut -on affirmer que le monde contient1 suivi de 80 zéros particules ? – Il se peut que l’univers en contienne plus. C’est le nombre pour la partie visible. Nous connaissons la taille de la partie visible et la densité approximative de particules.

- Einstein a t-il reconnu qu’il s’était trompé en essayant de décrire un univers statique ? Pouvez vous me laisser……une minute» j’ai cru qu’il me chassait définitivement.

L’infirmière est venue me chercher dans la cafétaria déserte ornée des photos grises des grands prédécesseurs. Déjà six heures. Où étions nous? Einstein… :« – Einstein a dit quelques années plus tard, que la constante cosmologique était la plus grosse erreur de sa vie . -Donc quand vous le dites dans le livre, c’est une citation» Approbation…« Vous donnez comme exemple de l’entropie l’effort nécessaire à la lecture de votre livre qui augmente le désordre de l’univers de vingt millions millions millions millions d’unités. Quelle est l’unité de mesure du désordre? La réponse à une question de réponse oui ou non est une unité d’ordre. Si l’univers contient n unités de désordre, cela signifie qu’il peut se trouver dans 2 multiplié par lui même n fois, 2n états différents.

- Vous écrivez que le temps imaginaire est peut être le seul vrai temps… » les yeux sourient «-Je dois mener mes affaires en temps réel. Le temps imaginaire, c’est pour la physique seulement. – Croyez vous que la vie existe ailleurs dans l’univers ? -Peut être mais si des êtres très avancés s’y trouvent, pourquoi ne nous ont-ils pas contactés? je ne crois pas les OVNIs viennent de l’espace. Si nous étions visités, je pense que ce serait bien plus évident.

- Les exobiologistes disent que l’on va trouver la vie organique sur Europe, un satellite de Jupiter… -Ce serait excitant, mais je pressens que non. Mars était un lieu plus vraisemblable, mais on n’a rien trouvé. - Cette recherche vous paraît-elle vaine? il faut continuer de chercher, même si on ne trouve rien».

- vous citez la vision antique des civilisations, régulièrement détruites par des cataclysmes. Vous croyez au progrès des sciences. Croyez vous à celui de la civilisation?» Hawking (content) : «Le rythme du progrès scientifique est bien plus rapide que celui de l’évolution biologique. Le comportement humain est gouverné par des facteurs génétiques» regard vers moi « en partie. Cette part là de notre comportement ne va pas changer. Elle risque de nous détruire tous avec les armes que le progrès scientifique a rendu possiblesCe que vous dites de la biologie peut faire penser que vous la réduisez à la chimie… Oui. je crois qu’on peut tout expliquer par la biologie moléculaire, qui n’est que de la chimie.

- Les êtres vivants entiers ont des propriétés que n’ont pas la somme de leurs composants …-On peut le dire aussi des ordinateurs, mais vous ne pensez pas qu’ils ont une âme» regard hyper violent. Un violence de chat méchant.

-Mais qu’est ce qui a bien pu vous pousser à écrire ce livre?Je voulais expliquer aux gens les progrès excitants de la science. La science affecte la vie de chacun, il faut que nous comprenions tous un peu. Et(très déterminé) je voulais de l’argent pour payer l’école de ma fille. Mais quand j’ai eu terminé, elle etait sur le point de quitter l’école.- ça a pris combien de temps? six……ans,

- Je le crois, c’est très écrit…  écrire est- ce moins agréable que les maths? j’ai plaisir à écrire

-Vous avez parlé de destruction par les armes modernes. La physique peut elle être indépendante de l’establishment militaire?» ha ha! disent les yeux, nous y voilà «mon travail est sans utilité pour les militaires.- Un ami journaliste a enquêté au CERN*******, entreprise en principe pacifique. Il a découvert que les fabricants d’appareils pour l’anti matière sont les mêmes que les fabricants d’armes» Long silence. «Je ne crois pas que les accélérateurs les intéressent. Et mon travail ne leur est d’aucune utilité, aucune.

-Revenons à la biologie : la biosphère perd en ce moment de la diversité, nous perdons les gènes très vite. Des biologistes disent que c’est à force d’analyser, de ne plus voir la plante ou l’animal entier, mais les mécanismes biochimiques, que l’on ne fait rien pour protéger les espèces menacées – on va peut être pouvoir recréer la diversité . -Pour transférer un gène, il faut en disposer…  -Nous espérons faire bien mieux. Mais je dois encore opérer dans le vrai temps et ma femme m’attend.»Déjà sept heures. «- Vouliez vous ajouter quelque chose? les mots sont arrivés un à un lentement : That would  take  forever». On n’en finirait jamais.

C’était plutôt gentil. J’ai fait une photo de ses yeux doux. Puis il a paniqué. Je n’oublierai jamais cette vision de terreur : tête tombante, bouche ouverte, les yeux au ciel. Voilà le prix. L’infirmière a remis la tête à sa place. De nouveau le regard innocent. « Veuillez excuser l’accent américain de ma voix» . Trop sympa. – je suis très émue ai je dit. J’avais envie de l’embrasser comme un bébé, j’ai effleuré sa main. En partant je lui souhaitai «bon passage dans la vie». Mais rien. Les yeux baissés. Il m’ignore. Je suis oubliée. Comme je fermai la porte la voix a répondu très fort, avec un accent américain : «merci».

Marie-Paule Nougaret

notes :

* a short history of time, 198 p. Bantam books, Londres, I988

** selon l’UICN, Union Internationale de Conservation de la Nature, 60 000 plantes sont en voie d’extinction, soit un quart de la flore recensée (250 000 espèces)

*** Advice to geraldine for her miscellanous birthday in Bob Dylan Writings and Drawings, I973, Random house, New York.

**** Les trous noirs sont des états de la matière si dense qu’elle s’effondre. Pour un point très actuel sur la question, consulter "lers trous noirs" de Jean Pierre Luminet, aux éditions Belfond, Paris I987.

***** Thibault Damour, La relativité générale, in la Recherche n° I89, juin I987

****** Roy Liskar, «Einstein In memoriam» in Les Temps Modernes, decembre I979.

******* CERN Centre Européen de Physique Nucléaire, situé près de Genève, sur les trois frontières Italo- Suisse -Française, lieu d’experiences de physique théorique.

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Les scientifiques pris au piège

Les sciences naturelles existeront à condition qu’on détruise leur objet.

La difficulté c’est d’y croire. Lorsque l’on a, trente ans durant, martelé qu’il fallait estimer la valeur de la biodiversité : tout ce qu’on perd à casser les milieux vivants; que négliger les coûts de pollution tuerait l’économie, ne pouvait pas durer, on s’est réjoui forcément de l’évaluation dite du millénaire, malgré ses connotations de millénarisme, de peur irraisonnée.

Les naturalistes soudain, qui voyaient leurs disciplines mourir : botanique, zoologie, microbiologie, ont reçu des budgets pour évaluer « les services » des écosystèmes. L’opération financée par l’institut (américain) « des ressources mondiales », World Ressource Institute, vise à « renforcer» les institutions scientifiques qui y participent, une excellente chose en soi.

Une étude préliminaire, parue en 1999 dans Nature, avait estimé les bons offices des écosystèmes à 33 trillions de $, le double de l’activité économique de la même année. En science, pourtant, c’est absurde. On ne peut pas mettre un prix sur le service le plus vital, la stabilisation de l’oxygène à 20,8% de l’atmosphère (depuis 250 millions d’années) dont on ignore tout. On ne peut pas déterminer la valeur monétaire de la germination des graines ou de la digestion des animaux. La nature travaille gratuitement « comme les femmes à la maison» remarque Vandana Shiva, écologiste, physicienne et indienne. « Est vivant ce dont la maintenance s’opère de l’intérieur ».

Mais du point de vue étroit du commerce mondial, en grande partie jeu d’écritures à l’intérieur de firmes, tout peut se chiffrer : ces prix là existent déjà. Il suffit pour les trouver de bien étudier les marchés.

Prenez une forêt du Canada. Premier service, elle produit de l’air propre, lequel vaut davantage, fatalement, que la même quantité d’air toxique dont on connaît le coût : maladies de cœur et des poumons, baisse de productivité, soins médicaux, enterrements, ou pour y échapper : prévention. Les coûts de prévention, imputables à un volume X d’air sale, comprennent, par exemple, l’argent que des privilégiés mettent dans les billets d’avion vers la forêt, une partie des ventes de chaussures de marche, des salaires de gardes forestiers et des dépenses de transport plus modestes pour aller respirer. Ajoutez les impacts d’un air vicié par les oxydants, les acides nitrique et sulfurique, les suies de diesel ou les particules de métaux lourds, en proportions, sur l’agriculture, les façades, les ouvrages d’art, encore en ai-je oublié. Engagez des docteurs en science pour observer la crasse de l’air. La même quantité d’air pur vaut au moins ça.

Notre forêt, toutefois, fournit d’autres services : aux trappeurs Cri du Canada, aux cours d’eau, aux barrages électriques en aval, aux sols et au climat, à l’industrie de la photo…  outre qu’elle recèle un capital (floristique, génétique, microbien) à évaluer. Pour des scientifiques, la quête n’a pas de fin. Les pages s’ajoutent aux milliers de  pages de l’évaluation sur http://www.millenniumassessment.org. La grande Théorie du Prix du Monde balbutie.

Cependant pour les économistes, à un moment, il faut trancher. Voici le prix de votre forêt, déterminé par le marché. Ce que les gens veulent bien payer, d’ore et déjà. Peut être, mais contraints et forcés, répondent les opposants à ces calculs, ils payent ce qui devrait rester gratuit, un peu sur le mode du  kidnapping : « votre enfant n’a pas de prix, combien donneriez vous pour le récupérer ? ». Des biologistes de divers pays et des organisations comme ETC Group et Grain protestent au sein de l’ONU, lors des réunions de la Convention de la Biodiversité (que les Etats-Unis n’ont pas signée). Selon eux, cette évaluation facilite la spoliation et la destruction au nom de l’écologie, par le système dit de compensation.

La compensation de biodiversité consiste à remplacer les écosystèmes qu’on va détruire par la protection d’autres « équivalents » – à la suite d’études qui donnent dans l’idéal beaucoup de travail aux économistes et aux chercheurs. Voire, selon les législations, comme en Australie, à payer d’une forte amende le droit de polluer. Dans la pire des tricheries, un Etat taxe les pollueurs, qui nous gratifient donc de  leur saleté, en échange de la sauvegarde d’une forêt, dont un gang proche du pouvoir chasse les habitants et abat les arbres, avant de planter des palmiers à huile, pour l’industrie du gras (détergents, pâtisserie), avec force pesticides, derrière des barbelés : perte écrasante de biodiversité. Cela s’est vu. Et bien sûr, ça rappelle les abus du système de crédits d’émission de carbone sensé sauver le climat.

Les économistes arguent de leur bonnes intentions. Comment dissuader de démolir si l’on ne calcule pas ce que l’on perd ? Seulement le danger ne vient pas seulement du détournement des règles. Il réside dans l’obligation de destruction, ici ou là (d’ailleurs, vous n’avez pas le choix).

En France, une enquête publique détaille les méfaits des projets dévastateurs et s’ils passent quand même, au nom de l’emploi, en général, la loi de 1976 prévoit de compenser les dégâts « si possible ». « La notion d’intérêt public reste floue.  A la limite une baraque à frites au cœur d’une réserve naturelle, ça fait un emploi, ça peut passer » note un ornithologiste désabusé.

La compensation arrive chez nous.  Une filiale de la Caisse de Dépôts et Consignations, CDC-biodiversité, gère ainsi pour trente ans un verger industriel à l’abandon des Bouches du Rhône, pour offrir « des unités de compensation ». Premier client, la société Carnivor, pour le bétonnage d’un pan de la plaine de la Crau toute proche, un milieu naturel d’exception.

La CDC a investi dans l’arrachage des arbres fruitiers, déjà couverts de parasites et en voie de recyclage gratuit, comme toute monoculture ici bas. Mais il s’agit d’accélérer un peu le processus qui prend des siècles. La Caisse paye aussi le suivi scientifique du milieu. Un autre de ses filiales, le site Internet d’information Novethic.fr, interroge Philippe Thievent de CDC–biodiversité, sur l’opération. La difficulté c’est d’y croire : il explique benoitement qu’un entrepreneur « peut souscrire des unités à condition que son projet impacte le même type de milieu naturel ». « Impacte », c’est le mot pudique consacré.

La CDC estime de peu de valeur encore, à l’hectare, le verger réformé, en comparaison des morceaux de Crau qu’on détruit. Mais elle en parle comme d’un investissement, susceptible de devenir rentable. Et là encore on hésite à y croire. Car alors se pose la question des bourses d’échange de crédits qui existent par ailleurs pour le carbone.  Si la nature travaille bien et l’ancien verger prend de la valeur, pourra-t-on on détruire toujours plus d’espace par unité de compensation ?

L’union Internationale pour la Conservation de la Nature, UICN-France, s’alarme de cette logique folle et rappelle gentiment ÷ « la compensation doit correspondre à des actions de terrain, au plus près des sites impactés, avec une obligation de résultats, et non à un dédommagement financier » (13 janvier 2012). Ça ne suffira pas.

On assiste aux choc de deux cultures, que tout éloignait. L’une dominatrice, l’autre fondée sur le doute. Certains hommes d’affaire veulent croire qu’avec des compétences scientifiques, on peut tout savoir et tout réparer,  il suffit de payer. Les naturalistes , de leur côté,  conscients de leur privilège, restent discrets, comme d’habitude : on ne se lance pas dans la course au Nobel par l’étude des fourmis. Ils ne demandent que de travailler et transmettre leur savoir aux jeunes chercheurs. On leur dit que ça coûte trop cher, qu’il faut trouver une industrie pour financer ; que c’est la compensation ou rien. Déjà ils ont laissé partir le Muséum, avec toutes ses collections, dans une fondation privée ou siègent des multinationales de l’eau.

Déjà de la même façon, tous les laboratoires de toxicologie industrielle ont disparu, même aux Arts et Métiers, faute de partenaires privés intéressés; avec des conséquences, pour l’image des produits français,  comme l’exportation de prothèses toxiques PIP.

La Caisse, qui gère les dépôts des Caisses d’Epargne, tire une bonne part de ses bénéfices des autoroutes, investissement jugé sans risque, puisque les conducteurs remboursent toujours, jusqu’à présent. Le système rencontre ses limites, la Caisse adapte sa stratégie et son discours. Sur internet, sa filiale CDC-infrastructures ose parler de protection de la flore par la construction d‘un pont  routier : : comme si les gaz d’échappement n’existaient pas

Les sciences naturelles survivront si et seulement si on détruit leur objet. La difficulté c’est d’y croire et d’espérer que les naturalistes se révoltent ou  contaminent les financiers.

Marie-Paule Nougaret

auteur de La Cité des Plantes, en ville au temps des pollutions

(Actes Sud)

La cité des plantes

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médicinales en danger

C’étaient des secrets de famille ou de village : quelqu’un dans l’entourage savait les herbes qui guérissent. Un folklore rural, des usages domestiques, souvent gratuits. La ville regardait ça de très haut. La situation s’est complètement retournée : de 1980 à 1990  le commerce des plantes médicinales a doublé en Europe. On parle de "renaissance herbale", d’un secteur florissant. Il n’est plus de shampoing sans camomille, de pharmacie sans gellules, de grande surface sans infusettes "douceur du soir", "ciao" et "bonne nuit". En Allemagne la demande vient des jeunes. En Espagne, vingt sociétés se sont fondées en 1997, pour vendre des huiles essentielles en UE (Union Européenne). On considère l’UE comme le marché "le plus avancé" pour ces produits, entendez par là solvable et avide.

La plaque tournante de ce commerce est l’Allemagne. Pour des raisons historiques, il passe par les villes du nord. Pour des raisons écologiques, le pays ne peut produire nombre de plantes et les importe : 28 660 tonnes en 1996 (la France importait 15 244 t). L’Allemagne consomme les deux tiers de ses importations et réexporte le reste vers de riches contrées : Angleterre, Hollande, France, Italie…

Les plantes, en revanche, arrivent de zones de bas salaires et populations marginalisées :  l’Inde, la Bulgarie, la Pologne, le Soudan, le Chili, la Hongrie, l’Albanie…   70 à 90% sont cueillies sauvages, sauf en Hongrie, qui cultive par tradition. Mais en Espagne l’arnica est récolté par les Gitans et Portugais. En France, récemment, les cueillettes avaient lieu en Auvergne et touchent désormais les Alpes, le Jura et les Pyrénées.

Soudain, en 1992, la production bulgare chute de deux tiers. Le système centralisé de récolte s’effondre, remplacé par 40 sociétés incontrôlables. Les botanistes s’inquiètent. En Ukraine, dit la rumeur, des fermes collectives de mille personnes qui produisaient uniquement des médicinales selon le Plan, se trouvent à l’abandon. Des foules montent dans les Carpates, ratiboiser ce qui pousse dans les pays voisins. 150 plantes communes y seraient en danger, dont, en Hongrie, le millepertuis Hypericum perforatum – la grande plante à la mode des années 90, un antidépresseur. L’herbe par excellence, par tradition, des guérisseurs.

En 1994, l’antenne allemande de Traffic, qui surveille le commerce des espèces fragiles, demande à Dagmar Lange un rapport sur les plantes médicinales et aromatiques en Europe. En bonne logique, la botaniste y inclura la Turquie. Le pays jouit d’une flore très riche, merveilleuse, parce qu’elle s’est réfugiée au sud pendant les glaciations sans rencontrer de mer.

Des mécanismes de contrôle existent, rappelle Lange dans son rapport, en 1998. Par exemple la Convention CITES. 47 plantes médicinales d’Europe figuraient en 98 à l’annexe 2 de la CITES  :  commerce permis mais surveillé (déclaration en douane). C’étaient toutes des bulbeuses, surtout les orchidées, bases du salep turc (boisson et sorbet). A l’annexe 2 de même, 82 médicinales exotiques. Et deux plantes de la médecine chinoise se trouvaient, elles, à l’annexe 1 (avec l’ivoire) : commerce interdit.

Seulement, la Convention n’engage que certains pays. En Europe, l’Albanie, la Bosnie, la Croatie, l’Irlande, l’Islande, la Macédoine, la Moldavie, la Slovénie, l’Ukraine et la Yougoslavie ne l’avaient pas signée. De plus les protections arrivent toujours trop tard  : lorsque les populations végétales rétrécies ont perdu leur diversité chimique si précieuse en médecine. L’étude indiquait donc les espèces d’Europe les plus vendues, à surveiller : adonis de printemps, raisin d’ours, arnica, lichen d’Islande, drosera, gentiane jaune, réglisse, gypsophile, trèfle d’eau, orchidées, pivoines, primevère, fragon, sideritis, thyms & origans.

On voit que, sur la liste, médicinal et alimentaire se recoupent, le même végétal jouant divers rôles  : 7 millions d’Allemands absorbent de l’ail en gellules, selon Lange. On voit aussi surtoutndes plantes qui ne sont pas d’usage familial, à l’exception du thym, de l’origan et du sideritis, tisane populaire en Espagne et Turquie. La liste ne cite pas le millepertuis, facile à cultiver. Il s’agit seulement  d’espèces surexploitées.

Par exemple, le thym. En Espagne, on l’arrache, au rythme de 75 millions de souches par an, pour exporter aux Etats-Unis, en France etc. Deux thyms d’Andalousie sont protégés; des cultures biologiques existent à Murcie et Alicante, les Andalous affirment qu’il n’y a pas de danger. Mais  se demandait Lange, combien de temps cela peut-il durer devant l’avancée du désert ?

A l’autre bout de l’Europe, même scenario, la Turquie est pelée. Première exportation médicinale du pays : l’origan et la marjolaine Orignanum marjorara, toutes espèces mélées -c’est bien là le problème. L’origan tapissant, O minutiflorum  va y passer, entre autres raretés. Tout ça pour d’horribles pizzas chimiques ! Ca les herbes biologiques destinées à l’UE, sont, elles, tojours cueillies de façon durable selon les règlements CEE 2092-91 et 1935-9. N’empêche. On devrait indiquer la provenance sur les sachets; ça éviterait des soupçons.

Pour les plantes inconnues dans nos jardins, c’est plus grave. L’adonis de printemps Adonis vernalis figure depuis peu à l’annexe 2 de la CITES. La fleur dorée des steppes synthétise des médicaments pour le cœur. Le marché est énorme et cependant elle disparaît.  Eteinte en Italie et Hollande, protégée en France et en UE, puis en Bulgarie et en Ukraine, elle provient de Russie qui en employait 180 t par an et en récolte 100 t. à peine. La Roumanie en a vendu 10 t à la France en I997. Les dernières récoltes se déroulent sur les Causses (avec autorisation). Les laboratoires exigent la plante entière. Le Conservatoire National des Plantes Médicinales et Aromatiques de Milly la Forêt, près de Paris, la multiplie dans l’espoir d’en propager la culture.

Car les plantes magiques savent prendre à leur service les humains. C’est l’autre phase de la fascination, de la contemplation au jardinage. La vogue des jardins a secouru la pivoine officinale, espèce de toute beauté. En 1972, le botaniste Pierre Lieutaghi craignait à juste titre qu’on la perde.  On dévastait les forêts de Provence pour les racines de cette fleur, qui contiennent des principes actifs sur le système nerveux. Aujourd’hui, l’amateur achète Paeonia officinalis en pépinière et peut même la vendre pourvu qu’il prouve son origine cultivée. On l’admire dans les jardins, très peu dans les clairière. La pivoine n’en est pas sauvée.

Quant à en produire pour la pharmacie…  c’est comme pour l’adonis, explique Bernard Pasquier, de Milly la forêt. «On peut la cultiver. Mais les conditions sont-elles réunies pour que les agriculteurs s’y retrouvent ? Les laboratoires sont ils prêts à payer davantage, parce que c’est une plante cultivée ?» Ce ne serait que justice, car ces cultures sont difficiles, et ces plantes inestimables. Mais à un moment donné règne le marché.

Nous vivons dans un monde destructeur, qui récolte les pieds de fragon à la machine dans les Landes en retournant le sol. Qui peigne les myrtilles des Pyrénées en enlevant toutes les feuilles pour ne laisser que des squelettes. Un monde inconstant, où, une année, les ventes de millepertuis sont multipliées par cent aux Etats Unis; la suivante on lui trouve des contre indications, et les cultivateurs anglais ne peuvent vendre leur récolte. Un monde où les médicinales voyagent en quantité vers l’Europe pour les trois médecines : chinoise, ayurvédique, occidentale. Où un Prunus du Cameroun disparaît pour avoir soigné les prostates des Blancs.

Mais c’est aussi un monde où le syndicat SIMPLES engage les cueilleurs à respecter les stations végétales. Un monde où la Hongrie a monté un système exemplaire de culture et d’étude des plantes curatives depuis 1920. Où la pharmacopée allemande adopte Arnica Chanissonis, cultivable, pour sauver A. montana. Où le Conservatoire de Milly la cultive et fournit 500 médicinales en biologie, dont 30 à 40 menacées. Et ce monde se trouve entre nos mains.

MP Nougaret

Plantes médicinales menacées par le commerce en Europe en 2002, selon Traffic Allemagne :

Adonis vernalis,* Arnica montana, Arxtoxtaphylos uva-ursi, Drosera spp., Gnetiana lutea, Harpagohytrum procumbens, Menyanthes trifoliata, Nardostachys grandiflorus, Primula eliator et P veris, Prunus africana*, Ruscus aculeatus, Saussurea costus**.

* à l’annexe I de la CITES  : commerce permis contrôlé

**à l’annexe II de la CITES : commerce interdit ; il s’agit d’une espèce de Chine.

La ruée sur les gènes

L’industrie chimique a longtemps rêvé d’imiter la société Elli Lilly, qui a gagné des milliards avec la pervenche de Madagascar Catharantus roseus, cultivée en masse au Texas et aux Antilles. On en tire 9 anti-tumoraux, qui ont multiplié par quatre les chances de guérison de la maladie de Hodking (leucémie infantile). Que la même pervenche ait disparu avec sa forêt d’origine, ne dérange pas beaucoup; ni qu’on l’ait étudiée sur l’avis d’un sorcier malgache.

La grande industrie voudrait maintenant se débarrasser de l’agriculture, qui coûte trop, pour faire travailler les bactéries.  C’est possible, en théorie, en transplantent les gènes d’une plante dans des cultures de cellules bactériennes, qui produiront les médicaments.

Ainsi l’UE va attribuer le brevet EP 576483 à la multinationale Syngenta. L’exclusivité porte sur certains gènes de l’espèce Mirabilis jalapa et ses dérivés, employés depuis toujours au Pérou contre les mycoses – un fléau mondial. Le brevet rapportera une fortune et empêchera les communautés péruviennes de nous vendre des crèmes au jalapa. L’UE est tenue par les accords de Marrakech en 94, qui instituent les brevets sur les "parties" de plantes : les gènes.

Mais les pays du sud récusent de tels brevets. On le verra encore à Johannesburg. De plus ils exigent la propriété de leurs savoirs traditionnels. L’Inde a pris la tête de la révolte au nom d’une science de 3000 ans. Indienne, Vandana Shiva répète que les transferts de gènes favorisent les extinctions. Quand on fabrique un médicament à partir d gènes de plante dans des bactéries, si la plante a disparu, c’est encore mieux : plus besoin de brevet, toute concurrence se trouve éliminée.

La conservation de la biodiversité relèverait certes de l’intérêt bien compris de l’industrie, mais elle n’a pas le temps d’y penser  Aux peuples d’y  veiller. MPN

Sur le même sujet La vie parmi les végétaux (3) et

D’après The Ecologist (juin 2002) et Ethique et agro industrie de Vandana Shiva (Femmes et changement,  44 rue Montcalm Paris 75018) et Gene from the wild (Earthscan).

Conservatoire national des plantes médicinales et aromatiques industrielles, route de Nemours, 91490 Milly la forêt, 0164988377

- Pierre Lieutaghi, L’environnement végétal, 1972, Delachaux & Niestlé.

-Europe’s medicinal and aromatic plants, their use, trade and conservation, Dagmar Lange, Traffic & WWF , chez :

Traffic Europe, Waterloosteenweg 608,  1050 Bruxelles, Belgique,

tel    (32) 2  343 82 58 fax (32) 2 343 25 65

-SIMPLES  Syndicat Intermassif pour la Production et L’Economie des Simples, « Florence », 81470 Mouzens

Marie-Paule Nougaret pour Nature et Progrès 2003

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Murmures de Fukushima (et quelques précautions)

Le bruit nous vient très atténué de la réalisation des pires pronostics à 14 000 km. Beaucoup qui l’avaient vue venir ne bougent plus, de peur de déranger le fragile équilibre des chances, du hasard, que les autorités accusent de la catastrophe. Écrasés d’impuissance. Plongés dans la méditation du proverbe (juif dit–on), que mieux vaut avoir vaguement tort que complètement raison.

Seuls les anti nucléaires professionnels, qui passent leur vie de travail sur ce dossier, savent exactement quelle question poser, quelle information apporter. Le site Internet de la Criirad[1], de Valence, dans la Drôme, jamais autant consulté, publie entre autres des relevés de ses balises de surveillance de l’air .

1 becquerel (Bq) = 1 désintégration par seconde. Et selon ces mesures, 1 m3 d’air  en Provence, émet quelques milli Bq, soit mille fois moins.[2]

La Criirad analyse aussi les pluies, qui accélèrent les retombées, ce qui lui a permis de calculer, le 29 mars, un taux de cumul au sol d’iode 131, de 8,5 Bq par m2. Pour qu’il y ait danger, précise son président, Roland Desbordes, il faut des centaines de Bq au m2. Aucun risque pour l’instant. On devait atteindre la  dizaines de Bq à la mi avril, toujours selon l’association.

Pour vérifier ce point, affiner le propos, par téléphone, il faut allumer la box, brancher l’adsl et dépenser de l’électricité. Pour un simple coup de fil qui demandait auparavant 6 volts. Vingt ans que les écologistes ont changé toutes leurs ampoules et pourtant la consommation augmente sans arrêt. Pensez aux guitares électriques, ces beautés. Comme il semble loin le temps où Greenpeace organisait du rock and roll dehors avec des photopiles : le moindre village veut sa montagne d’amplis, le moindre concert un stade de sport.

Pour taper cet article, malgré les deux ou trois machines à écrire, dont une énorme, de rédaction, que je  conserve par précaution; pour rédiger seulement, il faut de l’électricité : faire chauffer un ordinateur à jour, aux normes Internet, sans quoi pas de publication.

On appelait cela : dématérialisation de l’économie, du support de l’information, fin de la presse papier. C’était censé sauver le climat en épargnant des arbres. Fukushima nous le murmure : la dématérialisation, c’est du  vent.

Rien de plus matériel que l’électricité, elle génère les déchets les plus lourds du monde. Les centraux d’Internet, sur le réseau, dévorent tant de courant que tels des petites centrales, ils exigent un refroidissement (par eau). Les portables contiennent des minéraux mortels comme le coltan, qui tue au Congo. Les ordinateurs désuets deviennent des déchets toxiques bien concrets.

Ce qui se dématérialise en fait, c’est le contenu, pas le contenant, la connaissance publique, l’information publiée, conservable, lisible à tout moment, à risque juridique donc vérifiée. Sa fiabilité, sa crédibilité.

Après le vote électronique, s’il s’impose, la numérisation des archives judiciaires, en cours, et celle, achevée, des statistiques officielles sur les rejets toxiques (autorisés) de l’industrie dans l’air et l’eau, ne resteraient que des données en ligne, susceptibles de disparition. Pire, falsifiables à souhait, du moins le semble-t-il. Le contenu de l’information devient suspect.

14 000 km et comme toujours, en matière de pollution, la topographie joue à fond. Le vent de Fukushima traverse les Etats-Unis 6 à 8 jours avant l’Europe, du fait de la rotation de la Terre. La météo s’en mêle aussi. Du temps de Tchernobyl, l’anticyclone de Sibérie rabattait l’air dans le sens des aiguilles d’une montre, de la Corse en Provence et vers le nord. Un autre exerce en France sa force centrifuge en ce moment.

Pour mémoire, selon la Criirad, Tchernobyl dans ce pays c’étaient 1000 à 200 000 Bq et davantage d’iode 131 par m2 de sol, selon les régions. De Fukushima n’arrivent ici que des murmures, mais insistants.

L’iode 131 prend huit jours pour perdre la moitié de sa radioactivité. Le Césium 137,  d’une demi vie de 30 ans, reste en dessous du niveau de quantification dans les retombées de Fukushima analysées par la Criirad, pour l’instant. Les gaz et particules continuent d’arriver. Vers le milieu du mois d’avril, la Criirad s’attend à mesurer en France une infime radioactivité des légumes « à large surface de captage : blettes et épinards », cultivés en plein champs ou arrosés avec de l’eau ayant reçu les retombées . Et quelques jours plus tard, du lait des animaux ayant mangé l’herbe du printemps (beaucoup restent au régime d’hiver). Elle recommande d’éviter aux enfants dès lors les légumes feuille, de passer au lait longue conservation et ne pas abuser de fromages, chèvre et brebis surtout. Inutile et toxique de prendre de l’iode : manger des aliments iodés suffit à saturer la thyroïde et protéger.

Mais le bruit circulait déjà, le buzz – bourdonnement – sur Internet, et les mères de famille ont bougé : on ne trouve plus guère d’algues dans les magasin bio.

La Criirad recommande encore d’arroser les plantes au pied, plutôt que sur le feuillage. Au sol, système ouvert, ou dans les mares et les fossés, les particules se dispersent, digérées par les vers, les insectes, les oiseaux etc. On peut compter sur une large diffusion, avec des points de concentration. On ne peut pas se protéger des rayonnements. On pourrait en revanche éviter l’erreur de rassembler les particules rayonnantes dans des systèmes fermés, comme les puits à ciel ouvert, en liaison directe avec la nappe, les piscines, les abreuvoirs, qu’il vaudrait mieux  couvrir.

La protection civile suisse enseigne ce geste : bâcher les puits et potagers, mais elle n’a pas lancé d’alerte à ce jour (12 avril). On sait par les études des pollution, que des végétaux absorbent des corpuscules (et les gaz liquéfiés par temps froid) dans le film d’eau présent sur leur feuillage. Certains comme les choux possèdent une cuticule crieuse qui retient les hydrocarbures, tel les suies grasses de diésel.  D’autres comme la sauge présentent une surface rugueuse, accidentée qui emprisonne les particules. L’herbe en forme de brosse capture la poussière de façon efficace et le Ray Grass sert à la surveillance de l’air. Le thym en fleur du mois de mai a piégé en Provence les retombées de Tchernobyl, sur les gouttes d’huile essentielles à la surface de ses feuilles, comme la Criirad l’a découvert en 1986.

Les secrétions huileuses augmentent pour la floraison des aromates qui a commencé avec le romarin et culmine fin juin, au solstice d’été. Couvrir ces plantes de plastique, ou laisser la récolte 2011 grainer sur pied. Pourvu que ces précautions se révèlent exagérée, qu’on n’en ait pas besoin. Mais il ne sert à rien d’en prendre après.

Avec un peu de chance, l’hiver venu, l’iode 131 ne sera qu’un mauvais souvenir. La Criirad a annoncé que radioactivité de l’air semblait diminuer aux Etats-Unis, ô très peu, le 7 avril. Mieux vaut de toutes façons se garder de la menthe, du persil, du basilic, et autres merveilles parfumées cultivées en ville, dans les gaz d‘échappement, les bris de systèmes de freins, les fragments de pneus au cadmium, et le fer des rails et vélos.

Marie-Paule Nougaret

Les références scientifiques de cet article se trouvent dans  le livre  de l’auteur : La cité des plantes, en ville au temps des pollutions (Actes sud)


[2] commission de recherche et d’information indépendante sur les radiations, : http://balisescriirad.free.ft

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Disparu avec le parfum

… ou plutôt à cause de lui; enquête sur des matières premières à haut prix

Le chevrautin bondit, disparait dans les touffes de hautes herbes et de bambous à fines lames. A la fin de la saison des pluies, à plus de 2000 m., au nord de l’Inde, tout est vert. Le terrain dégringole en pente raide sous les arbres, chênes et cèdres de l’Himalaya. L’animal vit captif, dans une clairière de 1000 m2, cernée d’un grillage élevé car franchir 3 m en hauteur ne lui pose aucune difficulté. Un bruit dans le feuillage, de nouveau le voici, qui file aussitôt, en montant cette fois, s’arrête tout en haut, se retourne, nous toise. Jolie tête de cerf, oreilles dressées frémissantes … il se lèche les babines,  impossible de voir ses longues canines courbes, mais je sais que c’est un mâle, nommé Suraz («soleil»), arrivé le 21.12.1996, jour de solstice d’hiver. Il semble droit sorti d’une miniature moghole. Sous le pelage gris, l’herbe dissimule le ventre à fourrure dorée et la poche de musc, pour laquelle l’espèce est tant persécutée.

D’autres animaux produisent du musc, matière grasse, odorante,  fixatrice des parfums, dotée dit-on de vertus aphrodisiaques. Il est un rat musqué, un bœuf musqué et même un crocodile. Hélas pour lui, le chevrautin dit «porte-musc», mâle, de dix huit mois, secrète dans une poche, en avant de son sexe, la substance la plus réputée. On le tue pour la prendre, depuis toujours. La mosquée de Zobeïde, à Tabriz, en Iran, fut maçonnée dit la légende d’un mortier contenant 35 kg de musc. Elle aurait senti des années. C’est à peine pensable. A raison de 25 g. de musc par mâle, il en aurait fallu 1400, nombre à multiplier par cinq à cause des femelles et jeunes pris par erreur, ce qu’on ne pouvait éviter.

Nocturne et solitaire le chevrautin se cache le jour mais sort se recharger matin et soir à la lumière – c’est alors qu’on le piège, sachant où il doit passer, dans quel endroit précis, pour capter les ultimes ou premiers rayons de soleil, sur le sol escarpé. Le chasseur ne peut pas prévoir le sexe de sa proie. Et c’est le soir aussi, que sommes venus, privilège extraordinaire, grâce aux écologistes indiens, tenter de voir Suraz derrière le grillage. Hop, il a disparu. Dans la parcelle voisine, une femelle fuit, suivie de son faon âgé d’un jour, qui détale déjà. Cinq minutes de visite, il est temps de partir. L’animal est par trop sensible. Ceux de cette réserve, propriété de l’état de l’Utar Pradesh, ne doivent pas être approchés. Un jour ils seront libérés.

Il va falloir attendre. Les lâcher maintenant, ce serait les assassiner. Dans les montagnes d’Asie, la population de porte-musc décline à toute allure;  elle aurait, en dix ans, diminué de moitié. Les années 80-90 ont été effroyables. Selon l’association Traffic, qui surveille le commerce d’espèces en danger, les pays d’origine du chevrautin ont exporté 800 kg de musc de 1978 à 1996, ce qui implique la mort de 160 000 animaux. Sans compter le marché noir. Par exemple, Honk Kong, où l’espèce ne vit pas, déclare, sur la période, avoir importé 80 kg de musc et exporté 600 kg. Aussi bizarre, l’Allemagne en aurait exporté 40 kg, le double de ses importations. Seule explication : les mafias. Au bout de la chaîne, à Paris ou Tokyo, le musc vaut 350 000 F le kilo – six fois le prix de l’or.

La capture du porte-musc reste libre en Afghanistan, au Pakistan, au Kazakhstan, au Kyrgystan. Elle est en principe réglementée en Chine (donc au Tibet) comme en Russie; mais l’avenir du chevrautin de Sibérie parait compromis. Nombre de pays en interdisent la chasse : Birmanie, Bhoutan, Corée du Nord, Inde,  Mongolie, Népal et Viet Nam. En Inde, en tout cas, elle continue. Mon guide Pramod K. m’en apporte la preuve. Tandis que je montais vers un haut lieu de pèlerinage, il s’est acoquiné avec un vendeur à l’auberge du coin. Il me montre, discret, deux belles griffes de tigre  : «il m’a proposé six peaux de tigre, et trois poches de musc». Il a l’air tout content.

Pramod consacre un peu de sa vie à jouer les agents secrets en faveur de la faune. Le trafiquant explique-t-il est un de ces musulmans qui collectent le lait de buffle dans la vallée. Pramod parle leur langue, connaît leurs mœurs, comme celles de divers peuples, il a étudié la philosophie criminelle. Son travail facilite les contacts :  négociant en objet d’arts, expert en pierreries, bois et métaux précieux. Le musc qu’il a goûté était de premier choix. Ils ont discuté le prix plus d’une heure durant. Rendez vous dans quinze jours, avec la marchandise. Pris en flagrant délit, l’homme explique Pramod passera deux ans en prison, oubliera ce marchand dont il ignore le nom : l’Inde compte un milliard d’habitants.

Quel  prix ont ils convenu ? La réponse fuse, toute prête : «nous ne divulguons pas de montant financier.» Pour Pramod et ses amis de la Wildlife Protection Society of India qui conseille la police au plus haut niveau,  les journalistes poussent au crime en indiquant les sommes en jeu. En 1993, on a trouvé le richissime Indien Chaman Gupta,  alias "the kng of musk" battu à mort à Honk Kong devant son coffre ouvert; on lui avait dérobé 6,5 millions de dollars de musc. Je doute que la nouvelle ait incité plutôt que refroidi, mais il faut s’incliner. Le guide poursuit : « Ici, au sources du Ganges, les animaux n’ont rien à craindre des hindous qui les vénèrent. Le chevrautin est l’animal de Kali. 85% du trafic est le fait de musulmans. La sanction, au Népal, 25 ans de prison, les dissuade d’y opérer; de l’Inde, on peut s’envoler pour le monde entier». Mettons, mais les chasseurs? «85 % musulmans. Ce sont leurs forgerons qui fabriquent les pièges à mâchoire.»

Tout ça pour du parfum… En France j’ai humé du musc. Ça sent le bouc et pourtant presque bon : l’odeur du diable.  Mon chef de rubrique à Géo y perçoit, lui, un fumet de café noir et de fleurs. La parfumerie française, très attachée aux produits naturels, a importé 10 kg de musc de 1978 à 1996. Mais elle le boude désormais. Aux dires de la presse spécialisée, il arrivait qu’il fût adultéré avec de l’urine de braconnier, que c’était cher payer. Odeur très forte donc : la biochimie retrouve des molécules analogues dans le musc et sous les aisselles humaines. Chez le chevrautin, c’est un message qui embaume l’urine l’hiver et teinte la neige en rose, sans qu’on sache s’il s’adresse aux femelles, ou aux autres mâles du secteur. L’extrême orient se persuade que c’est aux femelles, considère le musc irrésistible pour tout le sexe féminin. On en boit à la paille,  au comptoir des drugstores dans les quartiers chauds de Tokyo. La chasse au chevrautin alimente surtout la pharmacie chinoise, vorace en produits animaux pour les problèmes d’impuissance, que l’Inde traite par les plantes selon ses textes anciens. L’ambrette, un hibiscus grimpant, rare, du bord de l’eau, dont le parfum lui vaut le nom sanskrit de kasturi lata (la liane musc), se montrerait plus efficace dans la pratique, que la matière animale, selon le docteur Divakar Sharma, issu d’une lignée de vingt médecins formés à Bénares. De son côté, la Chine a créé des élevages intensifs de chevrautins, dans l’espoir de cureter le musc des mâles tous les ans, et les garder vivants avant de s’apercevoir que, dans ces conditions, ils n’en secrétaient plus.

En parfumerie le musc tient un emploi précis : lier les dizaines de composants des parfums, prolongeant leur durée. Une des molécules du musc que la chimie imite, la muscone, s’évapore plus lentement que les autres arômes industriels. A très faible concentration, elle devient moins offensive, de même que l’indol du jasmin, très proche du scatol humain, en grande quantité sent l’excrément, alors que la fleur de jasmin enchante. Tout serait donc question de dose… Un fixatif comme le musc entre dans les notes de fond, durables, retenant la désagrégation, inéluctable, de l’accord de senteurs. Il en est d’autres, et de plus chers. L’iris toscan atteint 500 000 F/ kg. pour des rhizomes séchés cinq ans et très longs à pousser. Onéreux certes, car la demande excède l’offre, mais cultivés, ce qui permet de garder intactes les formules à succès.

Or dans le monde étrange des parfums, où l’on dépense des sommes folles sans lendemain, en publicité, en lancement, en emballage, pour aboutir à des fiascos, les réussites durent en revanche, très longtemps. Les beaux parfums que le public adopte se vendent cinquante ans. Shalimar fut créé en 1925, Arpège en 1927, Miss Dior en 1947. Chanel n° 5, sorti 1921, a rapporté 1 milliard de dollars, selon un expert américain; le cas fait fantasmer la profession de l’autre côté de l’Atlantique. Difficile de toucher à ce chef d’œuvre entré au Musée d’Art Moderne de New York. Pourtant, en 1997, Chanel y a remplacé le musc par un «substitut de qualité». Indétectable, pense Christian Rémy, des laboratoires Monique Rémy, de Grasse, fournisseur en matières naturelles, qui perdait ainsi un marché. «Il s’agissait au plus, de quelques pour mille dans la composition.»

La synthèse en parfumerie date du siècle avant dernier, le XIXème. Son premier succès historique s’appelait vanilline (ou méthoxy-3 hydroxy-4 benzaldehyde). Cette molécule  semble-t-il facile à fabriquer, représente 90% des gaz s’élevant d’une gousse de vanille bien sombre, convenablement fermentée. Le monde entier produit de la vanilline à 90 F le kg. Cependant les gourmets reconnaissent la saveur plus ronde de la vanille authentique, à 20 000 F le kg, jusque dans le chocolat noir très fort. Alors, pour un parfum… par exemple Sublime, dont la vanille pose la note de fond chaude, pas du tout sucrée, on cultive la fleur, ravissante orchidée. On la pollinise à la main, sur les plantations, à Madagascar, faute d’insecte local adapté; tandis que, paradoxe, la vanille sauvage, se trouve en voie d’extinction dans son aire d’origine, au Mexique : le Yucatàn. Et de même, l’ambrette, liane musc, disparue sur le bord du Ganges, se sème et se récolte au Venezuela pour la parfumerie. Où l’on voit que cette industrie, ou cet artisanat, qui a pu menacer certaines espèces, pourrait si elle s’organisait, contribuer à en sauver.

«Ne citez pas mon nom, je ne connais rien aux parfums» dit l’homme de marketing, bien mis, à la voix douce.  Nous sommes à Neuilly, chez Chanel, dans des bureaux très calmes. La foudre y est tombé, le 2 juillet 97,  avec un titre du Monde : « Robin renifle un bois précieux dans le n° 5 de Chanel». L’association Robin des bois révélait que la maison employait un arbre en voie d’extinction, le pao rosa, ou bois de rose odorant (ne pas confondre avec celui des ébénistes) dans le fameux parfum. L’alerte a été chaude. La maison  ignorait de quel végétal provenait l’essence de bois de rose. Elle se contentait de l’acheter en Amazonie, comme tout un chacun depuis quatre vingt ans, la surexploitation ayant éliminé l’arbre en Guyane autour de 1900.

A l’instigation de Chanel, la Fédération des Industries la Parfumerie a écrit au ministère de l’Environnement. La profession souhaite le classement du bois de rose à l’annexe II de la Convention de Washington, qui sera proposé à la prochaine réunion de pays signataires. En clair, si le Brésil veut bien, le commerce de cette essence sera réglementé. Et l’on verra que l’accusé n° 1, n’est pas le plus coupable, l’homme bien mis en est certain : ça ne changera rien pour Chanel, qui emploie huit arbres par an, sur une production estimée de 130 000 tonnes. «Le reste part Dieu sait où, probablement aux Etats Unis…» A terme, la maison envisage de planter des pao rosa et les confier à des agronomes brésiliens. Quant à Robin des bois, on lui serait presque reconnaissant : « On a eu de la chance, on est tombé sur des gens raisonnables.» L’association, pas moins polie, se répand en compliments sur le parfumeur dans Paris.

La mutation s’achève. Le dernier carré de résistants le sait. La parfumerie française vivait sur un nuage rose. Mais depuis le rachat de Guerlain par Dior (LVMH) en 1996,  Chanel et Patou restent les seules maisons de parfumerie indépendantes de la chimie industrielle ou d’un holding financier. Aujourd’hui des artistes comme Catherine Willis parfument leurs installations, mais les grands couturiers, de longue date, ne composent plus de parfums. Ils achètent une formule toute faite auprès des bureaux spécialisés des grosses firmes d’arômes alimentaires : IFF (International Fragrance and Flavor), Firmenich ou Givaudan-Roure. New York détient la place forte de la création.

Le principe est le suivant. Le client propose un concept, par exemple le pavot bleu, menacé, de l’Himalaya, qui ne sent rien, qu’importe, on lui cherche une odeur. Seule compte la charge poétique, propre à inspirer les parfumeurs qui se trouvent en concurrence autour du même projet. Ils travaillent comme des fous car la firme qui possède le bureau d’études gagnant fournira la fabrication. De ce fait, la chimie envahit les flacons. La proportion moyenne de matière synthétique dépasse 60 %. Il arrive, bien sûr, qu’un client exige des matières premières de luxe. Mais ça reste très rare et le prix de revient des parfums, surtout américains, n’est jamais tombé aussi bas. Pas les prix de détail toutefois car problème sempiternel, le lancement demeure hasardeux.

Certes la qualité des matières ne garantit pas que le parfum soit bon. Composer avec bonheur requiert un sens des proportions, une personnalité, une vaste culture des odeurs. Et la synthèse apporte de nouveaux univers, comme les aldéhydes gras qui ont permis le n°5. Elle imite aussi ce que l’on ne saurait pas extraire, comme ces grands favoris : lilas, muguet et chèvrefeuille, qui refusent de céder leur âme, par enfleurage (contact avec une matière grasse) ou par distillation; du moins, elle tente d’imiter, car le chèvrefeuille vivant change d’odeur la nuit. La chimie enfin remplace le musc, que les jeunes parfumeurs n’apprennent plus à travailler et c’est tant mieux.Mais rien ne garantit non plus que l’industrie opère sans déchet, sans rejet, même autorisé, dans l’eau ou l’atmosphère, toxique pour la faune ou la flore, peut être plus destructeur à la longue que la chasse au chevrautin.

Chanel et Patou cependant, s’obstinent à garder leurs enchantements secrets, créer leurs propres parfums. On y tient que la rose, que le jasmin, que le patchouli vrais, n’ont tien à voir, mais rien, avec leurs imitations.  Plus encore, pour Chanel, la façon que l’on a, à Grasse, d’aérer les pétales frais cueillis, qui n’autorise pas l’ombre d’une moisissure, confère à la rose de mai un parfum de vérité éblouissant. A prix prohibitif, par rapport aux roses de Turquie, mais il faut ce qu’il faut pour les habituées ( des expériences ont montré qu’elles ont le nez plus fin que ces messieurs). De même, le succès de Joy fait de Patou le seul acheteur de fleur d’orangers, ou essence de Néroli, de la Côte d’Azur à 150 000 F le kg. Dans son laboratoire près de Paris, Jean Kerléo, le parfumeur de la maison, blouse blanche, cravate discrète, prend sur un meuble blond un grand flacon d’aluminium, ôte le bouchon de liège : «Voici la véritable eau de fleurs d’oranger.» Sept ans plus tard on se souvient que c’était délicieux.

Il semble que la planète des parfums ait rétréci, ou que ses limites se perçoivent. L’industrie se concentre. Surgissent des problèmes éthiques, écologiques. Le musc et la civette, du nom d’un pauvre chat élevé en Ethiopie pour ses sécrétions génitales, paraissent soudain «indéfendables». La question des ressources ne se posait pas. Voici qu’une fleur comme la vanille se révèle fragile, dépendante de la main humaine pour sa reproduction, si sa forme sauvage s’éteint. Les bois odorant disparaissent avec les forêts. Une substance aussi connue, fiable, indispensable que le santal pourrait venir à manquer.

Le World Conservation Monitoring Center de Cambridge en Angleterre, range le santal dans la liste rouge des arbres en danger. A Timor, d’où il vient, c’était un objet de prestige, protégé par les Dawans qui pratiquent l’agriculture tournante sur brûlis, en un cycle de six ans. Le gouvernement a trouvé bon de s’attribuer les profits du santal, qu’il achète à bas prix. Depuis lors, les Dawans, lorsqu’ils défrichent, préfèrent couper les jeunes santal, qui font de l’ombre à leur jardin, que d’attendre pour les vendre adultes trois fois rien.

L’Inde, mère des parfums, a accueilli le santal sur son rivage depuis des millénaires. L’arbre s’est propagé, semé par les oiseaux qui raffolent des fruits. C’est un semi- parasite, qui exige pour germer de planter ses racines dans la souche d’un autre végétal. Il est peu cultivé, car seul le bois de cœur âgé émet l’odeur, et fournit l’huile essentielle  suave, très tenace, de valeur.

L’Australie fournit un santal de moins bonne qualité. La production indienne serait de 1800 t., largement réduite en  sciure pour enrober les bâtonnets odorants qui brûlent tous les jours devant les autels. De 1980 à 1990 les prix ont été multipliés par dix, au point que seuls les morts très riches de la classe politique indienne sont partis en fumée sur des bûchers de santal. L’exportation du bois odorant est interdite, sauf sous forme de bibelots. La parfumerie mondiale absorbe 200 t. d’huile de santal, peut être trois fois plus, les chiffres restent flous. On ne sait quel est le principal client, de la France ou des émirats. Tout bois de santal sur pied en Inde, serait-il planté dans un temple, appartient à l’ état local mais la contrebande bat son plein. Professeur de botanique à l’université de Delhi, Mohan Ram s’inquiète moins pour l’arbre, décrit sur trois cent espèces hôtes, que de l’illégalité que génère les monopoles, : lorsqu’on l’on dépossède les gens de leurs ressources biologiques, ils les exploitent à mort. Cependant l’état de Tamil nadu a choisi la société française d’Argeville, comme distributeur exclusif mondial d’essence de santal, espérant ainsi redresser la situation.

Le dr. Braja Mookherjee né en Inde, fait partie des rares personnes qui à vue de nez, en présence d’une odeur nouvelle, en citent les composants. Impressionnant. Le genre d’analystes qui suivent les botanistes en expédition. En voyage il emporte un head space : ampoule de verre munie d’une pompe pour recueillir toute l’odeur d’une fleur, sans même la couper. Le gaz s’accumule par couches dans une mèche au sein d’un minuscule tube clos. Au labo, le chromatographe en phase gazeuse et le spectromètre de masse dérouleront dans l’ordre l’identité des constituants. Ils étaient peut être quatre vingt dix. Il en choisit quinze, et voilà une nouvelle note dans la gamme des odeurs.

Mookhergie travaille pour IFF, le géant américain. Il me parle au téléphone depuis son bureau sur la côte est. La conversation roule sur l’autel chez lui, at home, où il brûle des parfums rituels. Faute d’agar, ce bois d’aigle odorant aujourd’hui introuvable, qui a donné leur nom aux bâtonnets d’encens indiens agarbatti,  il en a reconstitué une copie exclusive, qu’IFF ne vend pas. Il remplace le bois de rose par le linalol pur qu’il contient.  Quant au santal «not a problem», ce n’est pas un problème «il existe la sandalose, un produit Givaudan excellent !» Très généreux à lui de vanter de vanter la concurrence. Avaait-il remarqué que ces arbres étaient menacés ? « Je n’y peux rien ! » La copie synthétique le satisfait donc? «On ne dit plus synthétique, c’est out, mais nature identical,  identique à la nature. Grâce aux head space, on revient aux matériaux naturels. Il y en aura toujours, en parfumerie. Ils ajoutent de la finesse. L’eau de toilette CK1 contient de l’huile de bergamote véritable ! Un parfum coûteux aujourd’hui est encore naturel à 5% ou 10% ! »

Le lendemain, à Grasse, au laboratoire Monique Rémy (LMR) je marche dans ses pas car Mookhergie  il y a quinze jours, a visité les lieux, reniflé toutes les odeurs. Ça valait le détour. Il y en a des centaines. Monique Rémy, chimiste de formation, les collectionne, passe pour une «fanatique du naturel» et ça lui réussit. La maison visiblement prospère. Je découvre l’osmanthe, livré en pots de porcelaine du fond de la Chine, qui fleure l’abricot. Je plonge mon nez dans la squalose, dérivée de l’ambre gris, seul produit animal innocent. Le cachalot le porte dans son ventre, où il pue, il ne sentira bon qu’après avoir flotté libre au soleil. Sa récolte ne menace le cétacé en rien. Depuis certain reportage de Thalassa sur cette matière fascinante, on a reçu ici beaucoup de morceaux flottés de goudron. Voici le narcisse, fleur à la mode, que l’on cueille et traite en Lozère, un patchouli parfait, sans lourdeur, obtenu par distillation moléculaire, la cardamome, la myrrhe orientale, et le bourgeon de cassis que LMR a lancé chez les agriculteurs en Bourgogne et vend aux parfumeurs… elle dépose chaque odeur, pour que je l’emporte, sur une mince touche de carton.

Trois jours plus tard, à Zurich, plongée dans un monde virtuel.  Botaniste accompli Roman Kaiser explore pour Givaudan Roure la canopée des forêts tropicales à la recherche de fleurs perchées si haut que leur parfum reste inconnu. Il les cueille à l’aube, dans une nacelle suspendue à un dirigeable, avant que le vent ne se lève sur la forêt. Entre toutes  les senteurs, il préfère celles des orchidées, dont la reconstitution par ses soins, au head space entre dans plusieurs parfums contemporains. Il voit l’imitation comme une quête jamais aboutie. Il voyage immobile, devant un album de photos. Sur une page,  la garrigue, des buissons au soleil, gros plan sur une écorce de pin, «j’ai cherché longtemps ce que j’aimais dans cette atmosphère, je crois avoir trouvé, sentez» il débouche un petit flacon, pose une goutte sur une touche :  «résine de pin vieillie.» c’est exactement ça… Quelques pages plus loin, je respire les embruns, sur les récifs, une île du Japon, dont des algues exhalent un parfum particulier. Et puis une pièce d’eau en Amazonie,  un philodendron à l’odeur fraîche, ensorcelante, découvert par hasard, en coupant une racine aérienne, dont la section présentait un joli dessin; il en a fait sécher des petits morceaux, les tire d’une boîte m’en offre un. Plus fou encore, brise d’Hoëdic, un îlot en Bretagne, des millions d’œillets rose vif devant la mer bleue. En écrivant ces lignes, je les vois en esprit, très nettement, mais la bouffée de fleurs et de mer s’est enfuie de la touche de carton. Tandis que la goutte de véritable extrait de bourgeon de cassis offerte à Grasse sent encore la campagne, un mois plus tard.

Marie-Paule Nougaret

( Géo 2001)

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Dehors dedans

On partira du plus secret. D’une promenade dans la forêt, loin du monde. Juste le bruit des pas qui crissent dans la neige. Un heure de marche peut-être, jusqu’à découvrir les fruits rouge-vineux, éclatant sur le feuillage sombre d’un arbuste sauvage ornemental : la viorne obier. Cueillir de ces baies pourpres dans le seau. Prendre son temps pour fabriquer cinq parfaites boules de neige, bien rondes, bien tassées. Ecraser les fruits cramoisis, jus toxique écarlate sous les ongles, les doigts tremblant d’excitation et de vitamine C. Teindre les boules de neige en rose. Les poser dans un creux du sol, comme un nid sur la neige. Là maintenant, il faut presser. Entourer de trois tiges de ronces, dentelle de feuilles sur fond blanc. Les flocons commencent à tomber, la lumière se grise, le jus diffuse comme du sang à travers la neige floue comme du duvet d’ange. Quatre clichés de format 6 x 6, qui donneront 7 tirages d’1m de côté, pour collectionneuse d’art trop doux, déchirant comme la ronce – dont la beauté s’exalte à l’agrandissement, chose étrange. La cérémonie terminée, on rentre par le même chemin, au chuchotement des sources sous la glace. Le soir même il n’y a plus rien dans la forêt.

Ça, c’était il y a sept ans. Cette année, Niels Udo se trouve en plein milieu de l’Atlantique. On croit souvent que c’est l’Espagne, mais les Canaries se situent sur la ride médiane des volcans, le dos complètement tordu de ce dragon fameux qui élargit le fond de l’océan, écarte l’Amérique de l’Europe à coups de tremblements de terre, pousse l’Afrique en coin vers le nord-est. Sur la gueule qui vomit cette matière acide, riche en métaux, formant le sable noir de l’île de Lanzarote : du basalte broyé par le ressac. Gris noir comme les récifs. La roche de laves refroidies, percée de bulles de gaz, flotte et se montre friable. Elle rend les sols fertiles comme le Paradis, et les hommes assez fous pour vivre près du feu qui menace de tout envoyer en Atlantide. Sur ce fonds magistral, les huîtres et les galets paraissent des joyaux aux nuances subtiles. L’océan vire au bleu de Méditerranée, avec lichens gavés d’oligo-éléments sous les embruns. Niels Udo joue avec le sel. Mais il dit «je travaille» et prend cela très au sérieux.

Depuis longtemps déjà, Il n’intervient que sur commande. Pour étaler le sel, en une nappe impalpable comme l’eau, il faut énormément temps, des bras et des outils. Les gens ne se rendent pas compte du travail que ça représente. C’est si fugace, aussi. Car il ne détruit pas, il «réorganise un certain endroit et la nature reprend les choses.» S’il utilise du bois, c’est qu’il est déjà mort. C’est vrai même des cent bouleaux coupés et tressés dans le célèbre nid monumental en sous-bois de 1978. Les amateurs, parfois, lui envoyaient des cartes, ayant dormi dedans. Adieu donc, il n’est plus. Niels Udo atterrit à Huston, au Texas, en ce mois décembre, hume l’air très chaud du désert sans idée préconçue. Il ignore ce qu’il va rencontrer. Il sait que sa quête tend à l’abstrait.

La ligne rassure et repose l’esprit, qui sépare clairement le jardin formel du sauvage, selon les principes sensibles de Jacques Wirtz. Sensibles et même sensitifs. Dans la végétation serrée, touffue comme une chevelure, chaque petit rameau, chaque cheveu, une antenne dans le ciel. Il y en a des milliards. Le rouge-gorge susurre dans la charmille, rousse l’hiver, taillée en rempart impeccable, au laser. C’est pour cette raison, explique un vieux traité, que l’on plante des charmes : ce bois fragile, bon à couper, nourrit des larves et les oiseaux chasseurs viennent y chanter.

La netteté donc n’exclurait pas la douceur. Jacques Wirtz l’a démontré chez lui, où il soigne les plantes, avant de les installer chez elles. Du jardin raide d’une dépendance de maison de maître, il a sorti un univers très tendre de buis ronds et bossus, irréguliers, lisses comme des rochers dans l’onde, qu’un confrère, ému, Louis Bénech, appelle des «doudounes». : on a beau savoir que ça pique, on voudrait s’appuyer dessus. «On dirait que les fées y ont travaillé» écrivait la Princesse Palatine d’un château disparu, fantôme, dont on garde les plans. Wirtz ne se refuse pas de créer des salles de verdure en tilleul narcotique, dans le style celles qui y continuaient le Pavillon du Roi. Il en a mis deux dans Paris, entre les lourds palais napoléoniens du Louvre et l’arc du Carrousel.

Toujours dans le classique légèrement surréel, on peut s’imaginer, sans même l’avoir vu, un mur, à Saint Tropez, palissé de citronniers, avec des buis au premier plan :  deux tons de vert sombre vernissé, rafraîchissant comme une fontaine en plein midi. On cite encore de Wirtz un parc à s’égarer au nord de l’Angleterre, chez le duc de Northumberland, qui en ouvre la porte pour une somme modique. Cascade au bassin de 70m. Potager en carrés néoRenaissance, mais planté de vivaces et de fleurs à couper, protégé des vents par des pommiers en forme plate, en diagonales inattendues.

Son chef-d’œuvre demeure l’université d’Anvers, qui vieillit tellement bien, comme les hêtres majestueux de la pelouse, envahie de dandelions par vagues, parsemée de trèfles à quatre feuilles. Les six degrés d’un long  escalier couvert d’herbe strient la prairie de part en part. Ailleurs, chez un particulier, des marches fondent sous le lierre. Tout ce qui est interdit, pourvu que le tracé, fort, nous détende. Le jardin comme oubli.

Jacques Wirtz et ses fils, Peter et Martin Wirtz, déplacent des montagnes à Londres afin, précise Peter, «d’éviter le contact avec les façades de verre» dans le jardin public de Canary Warf. La maison excelle dans les effets de textures : buttes de graminées qui font le gros dos sous la brume, ou se déchirent avec une rare élégance en cas de gel. La belle Catherine lui a confié son domaine, dont rien ne transpirera. Un endroit très champêtre, auprès d’une rivière vive, agitée de remous. La demeure ne vient pas tout au bord mais se reflète dans les douves. On dit que c’est très beau.

Mais à la fin il faut sortir et rejoindre la vie en ville, dans une profusion de fleurs pour se protéger. La corolle illumine le regard, le bouquet le captive et le retient, ce sont sorcelleries très ordinaires. Et la reine Catherine, décidément, obtient une fidélité sans faille. Le bouquetier se laissera couper en deux plutôt que de révéler sa fleur préférée.

Ses assistants estiment devoir défendre ses secrets, mais ce fou de Daniel Ost les divulgue : la rose incisée, suicidaire, secrète des phénols pour nourrir les microbes, alors sa tête penche. Avant cela couper en biais, en changeant l’eau. Brûler la tige des euphorbes, pavots et autres lactifères… Car il aime les fleurs sensiblement plus que de raison.

Il ne supportait pas de les tuer. Il a suspendu, une fois, mille corolles blanches, comme des étoiles, chacune dans un vase de verre, sur un fil de nylon. En repartant, les invités se chargeaient d’une de ces merveilles. Gros travail mais coup d’éclat. Bientôt on se collerait aux vitrines de Saint Nicolas, près de Bruxelles, où il a depuis fondé une école. Il étonnait par ses arrangements baroques, débauche de tulipes panachées demi ouvertes, de roses chair et pêches veloutées, sur un feuillage chocolat, ponctué de haricots bleu vif (Kelvia), débordant d’un vieux pot, dans un clair obscur digne des maîtres hollandais.

L’automne 2003 aura été fiévreux. Une exposition au Japon, de bouquets de mariages, organisée par son bureau de Tokyo. Plus de 2000 visiteurs payants. De retour en Belgique, le tourbillon l’a pris du lancement d’un livre. Au fil des pages, une cage de fleurs d’ail; des brins d’osier vermillon comme corail sur plage; une urne mauve nacrée au crépuscule, est-elle tissée d’algues ou de rubans de feuilles ? Il ne se souvient pas. Cela date de dix ans. Des botanistes l’attendent, c’est important. Un quart des plantes menacées. Ce boom de l’art floral finalement dangereux. Jamais il ne prendrait une orchidée sauvage même près de chez lui. Il leur faut des refuges. Et connaissant la Chine, sa flore fastueuse et les chasseurs de plantes, il dit «j’ai peur.»

Puis le soir revenu, en son jardin, il cueille «simplement des hortensias pourpres bleus avec une pointe de turquoise, fins comme des fils d’araignées, très rares» et des gousses de légumineuses pas tout à fait brunes encore. «Quelque chose de très automnal. Pour porter à ma femme» Daniel Ost sert les fleurs qui le lui rendent bien.

trois portraits choisis par Catherine Deneuve pour Vogue, la fidèle, 2003

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La souffrance de l’Afghan

Sur l’écologie d’un pays disparu (avec Habib Haider)

Il était une fois, dans les années soixante, peut-être, «le pays des Afghans». Cette vaste contrée s’étendait des replis des steppes désertiques jusqu’aux hautes vallées fertiles, irriguées par les neiges à 6000 m de l’Hindukush («qui tue les Hindous»). Au sud, quelques terres cultivables au microclimat doux, mais c’était l’exception. Trente ans de guerres n’avaient pas encore semé de mines les campagnes, ni rasé les villages et l’antique réseau d’irrigation. Des millions d’hommes et de femmes n’avaient pas dû se battre ou fuir. Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Turkmènes, Ouzbeks et d’autres tribus encore, cohabitaient sur une surface plus grande que la France, avec, bien sûr, des tensions.

La plupart de ces Afghans, environ neuf millions, cultivaient le blé, l’orge, la luzerne, la vigne et les abricots à sécher, sur une saison trop courte et bien trop rude pour garder du bétail. Ils étaient trois autres millions à guider des moutons et des chèvres sur les terres arides, ne restant nulle part plus de vingt-quatre heures, pour ne pas épuiser la flore éclose sous la rosée.

A la fonte des neiges, les caravanes pénétraient dans les montagnes, couvertes à perte de vue de tulipes en fleurs. Elles estivaient dans les hautes vallées, cultivées en terrasses, à 3000 et 4000 m. Elles redescendaient en août, hiverner au bout de 1500 km, sur la frontière de l’Iran et du Pakistan, plus loin dans des temps anciens, avant ces absurdes séparations.

Les pasteurs transportaient du fromage fermenté dans des pots de terre cuite et des paniers en vannerie ou en étoffe, calés dans des tapis tissés avec la laine de leurs propres animaux. Ils échangeaient la viande contre du grain. Les troupeaux fertilisaient les champs, tandis que les nomades aidaient les paysans à la récolte et à l’entretien des canaux. Ils n’auraient pu survivre les uns sans les autres. La rareté oblige à la complémentarité.  Les villes, encore très rurales, malgré leur histoire fort ancienne et les dômes d’azur de célèbres mosquées, abritaient tout au plus un million d’habitants.

Aux dires des voyageurs, le pain de ce pays, le lait de ces montagnes, l’eau même des ruisseaux exhalait un parfum qui procurait une ivresse particulière, farhat en langue persane ancienne (dari) comprise de tous. «Si sur mes cendres un jour pousse du blé /il donnera farhat à qui le mangera». Dans ce milieu très rude, on récitait des vers à tout propos, histoire de se rassurer, et de s’en souvenir. Aujourd’hui encore l’étranger s’enivre de beauté, mais l’Afghan ne trouve plus de goût au pain de l’aide internationale ; tandis que le pavot, par la force des choses semble-t-il, envahit les champs de blé.

Il est une autre raison pour la culture orale : le manque d’eau. 300 mm de pluie par an, à peine, même si les torrents afghans alimentent d’aussi grands fleuves que l’Indus. Pratiquement pas de forêt. La dernière serait détruite, dans les années 80, par l’élevage intensif des chèvres, une idée des Français, au financement wahabite. Une fois de plus, on s’acharnera à moderniser l’impossible pays. Quoi qu’il en soit, l’Afghanistan n’avait guère de bois pour se chauffer : les arbustes annuels de la haute montagne servaient à allumer le feu, et leurs graines tombaient au passage des troupeaux. La région n’offrait pas de matière première pour fabriquer du papier. Pas de livres de classe donc, ni de cahiers, sauf privilège. Pas de registre administratif, ni cadastre, ni recensement.

L’école publique touchait au plus 3 % de la population. Les familles éduquaient entièrement les enfants, leur montrant les gestes reçus des aïeux : la terre que l’on soigne et que l’on modèle, la laine dont on réduit le volume par le filage, les plantes pour la teindre et celles qui guérissent, le travail des matières nobles, métaux, pierres et os, l’amour du beau. On scandait les mille préceptes indispensables pour demeurer en vie et libre : «attention où tu mets le pied, respecte la vie» Autrement dit, par Muslah-al- din Saadi (1200-1291), «ne dérange pas cette fourmi qui œuvre pour vivre et s’en trouve heureuse»; le grand-père ajoutait : «elle travaille pour toi». Chacun pouvait citer des centaines de vers en nommant leur auteur et raconter des paraboles en désignant un symbole sur un objet ou un tapis..

Les familles nomades devenues trop nombreuses cherchaient des terres fertiles pour y fixer quelques-uns des leurs. Leurs frères errants portaient les nouvelles, et les messages urgents allaient à cheval, depuis cinq mille ans. Caravaniers ou paysan, un même peuple… Dans cette existence précaire, la prévoyance signifiait prudence, égards et hospitalité. Le père interloquait l’enfant : «ne vend pas ton tapis, même pour dix mille dollars, dans le désert, car tu mourras de froid sur ton tas de billets et l’acheteur reprendra l’argent sur ton cadavre». Mais de Saadi encore : «les êtres humains forment un seul corps/ étant faits de la même essence/ Si un membre tombe malade / le corps souffre tout entier» Le quatrain figure inscrit dans l’amphithéâtre de l’assemblée générale des Nations Unies à New York.

La culture afghane avait reçu et étudié les grandes religions du dehors : Bouddhisme, Zoroastrisme, Islam. Elle avait permis la greffe unique de l’art Greco Bouddhique, producteur de merveilles. Elle a gardé jusqu’au 20ème siècle, la tradition d’écoles appelées Madrassa-é nazmia ou «écoles universelles», à ne pas confondre avec les Madrassas des mosquées, ou, plus récemment, des Taliban. L’école islamique doone des rudiments de religion et de lecture du Coran, elles n’enseigne pas l’art d’écrire. L’école universelle formait garçons et filles de certaines familles et de leurs serviteurs. Elle a subsisté parce que l’Afghanistan était le château fort et le refuge des coûtumes de la Perse, après avoir été celui de Bactriane.

Cette école a produit de grands noms de l’art et de la littérature : le peintre Bhezod, le savant Umar Khayyàm (1050-1123) inventeur de l’inconnue x en algèbre, les poètes Farid al-din Attar (1150-1220), auteur de La Conférence des oiseaux, Shams-al-din-Muhamad Hàfiz (1320-1399), que Goethe a vénéré, le philosophe pachtou Khatak, auteur des Trésors cachés, la poètesse soufi Nazo Ana, et, au 20ème siècle, Said Djamaloudin Afghani. Ils y ont appris la calligraphie, la géométrie, les mathématiques, la musique, l’astronomie, la philosophie et la religion, l’art de broyer des pigments pour obtenir des couleurs et le goût de la perfection. Cette écoles formait surtout, à croire ceux qui s’en souviennent, à la concentration, au regard, à l’écoute, à la maîtrise du souffle. Le contrôle de soi conduit à l’ouverture.

C’est par la répétition sans cesse, en litanie, que les poèmes, ensuite, passaient dans la société, avide de les redire et remémorer – si la morale en était belle. Il y avait des soirées de joutes poétiques, récitations de fables, proverbes et contes, sur des thèmes choisis. Des sadous magnifiquement vêtus allaient de porte en porte chanter les épopées de l’Islam. Les Taliban les ont bannis. Que sont-ils devenus ? Qui s’en soucie ? Des fanatiques ont abêti les jeunes garçons, ne s’assurant même pas qu’ils puissent déchiffrer ce qu’ils ânonnent – et enfermé les filles dans l’ignorance.  Mais la nouvelle école afghane que peut-elle leur offrir hormis l’anglais de la rue et le goût du clavier ?

Au pays des Afghans, une ramette de papier vaut plus d’un mois de salaire. Le tapis de la laine du troupeau ne coûte, en revanche que de la patience. En lui-même, c’est une école. Le filage enseigne à manier les volumes, opération physique; la teinture initie à la chimie, le montage de la trame au calcul et à l’évaluation des besoins; le tissage rend perceptible l’espace-temps. En ces matières, les grands–parents conseillent les enfants qui apprennent ensemble. Les motifs du tapis ouvrent sur l’univers. La bordure figure un voyage ou un labyrinthe, notre passage ici-bas. L’alternance du clair et du sombre dépeint celle du jour et de la nuit. Le losange, partout réitéré, évoque l’unité de la vie, la cellule vivante et, dans un autre losange, le germe de vie. La croix trace la transcendance, la verticalité. Les étoiles indiquent le destin. Le tapis par son humilité incite au silence et à méditer.

Pour reprendre les vers de Bédel, mort en 1720 :  «toute la vie j’ai trinqué avec toi / mon art procède de l’amertume de cette ivresse/ cela fait si mal que tu ne puisses pas passer d’une rive à l’autre»…  ni jamais comprendre  l’Afghanistan.

© Marie-Paule Nougaret  et Habib Haider  2004 (pour mille et une nuits)

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The Afghan suffering

Ecology of an extinct country

(with Habib Haider)

Once upon a time, in the sixties perhaps, there was a "country of the

Afghani". This vast land streched from the innermost reaches of the desert

steppes to the fertile high valleys irrigated by the melting snows of the

Hindu Kush, or "killer of Hindus". To the south lay some agricultural lands

where the climate was exceptionally mild. The countryside had not yet been

sown with the landmines of a thirty-year war; the villages and the ancient

irrigation network had not been razed. Millions of women and men had not

been forced to fight or flee. Pashtuns, Tajiks, Hazaras, Turkmen, Uzbeks and

other tribes lived side by side, at peace more or less, on an area the size

of France.

Most of these Afghanis, some 9 million, cultivated wheat, barley, alfalfa,  grapes and apricots to dry. The climate was too rough and seasons too short to raise livestock. Three million others led sheep and goats over the aridearth, stopping no more than 24 hours in any area, so they would not overgraze the flora beneath the morning dew.

When the snow melted, caravans entered the mountains, which were covered with tulips in bloom as far as the eye could see. Summering at 3000 to 4000 meters [9,000 to 12,000 feet] in the terrace-cultivated valleys, they came back down in August, traveling 1500 kilometers [750 miles] to spend the winter on the border between Iran and Pakistan; in ancient times they traveled further, before those absurd separations.

Shepherds transported fermented cheese in earthenware or baskets, which they secured between rugs woven from their own animals‚ wool. They traded meat for grain. Fields were fertilized with manure from the herds, while nomads helped peasants to harvest and repair the canals. One could not survive without the other. Scarcity calls for complementarity. Cities, still rural

in spite of their ancient history and the famous sky blue domes of their mosques, sheltered at most one million people.

Travelers would say that the bread from this country, the milk from these mountains, even the water from the brooks, exhaled a perfume which instilled a special kind of intoxication, or "fahrat" in dari, the ancient Persian language which everyone understood. "If on my ashes, one day wheat should

sprout, it will give fahrat to the one who eats of it". In this harsh environment, verses were uttered for any occasion, for comfort and remembrance. Nowadays, the foreigner can still be carried away by the beauty, but Afghans find the bread of international aid tasteless, while poppies seem to spread by force of circumstances over the wheat fields.

There was another reason for the oral culture: the lack of water. Barely 30 millimeters of rain a year, even though Afghan mountain  streams feed rivers as big as the Indus. There are almost no forests. The last one would be destroyed, during the eighties, by intensive goat raising–a French idea financed by the Wahabite. Once again, modernisation was forced upon that

untamable land. In any case, Afghanistan lacked wood for fuel. Annual bushes from the high grazing-land were used to light fires and their seeds fell as he herds went by. The region did not yield the resources to make paper. So there were  no books or writing paper in classrooms, except for the privileged. Neither were there registries, cadastres, or censuses.

Public schooling was available, at most, to three percent of the population. Families alone educated their children, showing them the ancestral skills: how to care for the earth and how to shape it, how to spin wool to reduce its volume, which plants to use for coloring and which for healing, how to work precious matter, metals, stones and bone, the love of beauty. Athousand precepts, indispensable to remaining alive and free, were retold: "beware where you set foot, show respect for life." Or, put in another way, as Muslah-al-din Saadi (1200-1291) said: "Do not disturb the ant that labours to live and enjoys " ; the grandfather would add: "It is working for you" Everyone could recount hundreds of verses and the authors’ names,as well as recite parables while pointing out selected symbols on an object or a rug.

Nomad families, as they grew too large, would search for fertile lands where

some of their members could settle. Their roaming brothers brought the news

while urgent messages traveled by horse, as they had for 5,000 years. Caravanners or farmers, they were one and the same people. In this precarious life, foresight meant prudence, consideration and hospitality. A father would startle his son: "Do not sell your rug in the desert, not even for ten thousand dollars, for you would die in the cold on your matress of your bills. The buyer would take his money back on your corpse. "Or in Saadii"s words:  "human beings form one body, made of the same essence, if one member is ailing, the whole body suffers" This quatrain is inscribed in theamphitheater of the General Assembly of the United Nations in New York.

Afghan culture accepted and studied the main foreign religions: Buddhism, Zoroastrism, Islam. Its unique grafting of Greek and Buddhist art produced marvels. It perpetuated up to the 20th century the traditional Madrassa-énazmia schools, or "universal schools", not to be confused with the Madrassas of the mosques, or more recently, those of the Taliban. Islamic schools teach basic notions of religion and Koran reading; they never taught

the art of writing. The universal school would educate boys and girls of certain families and their servants. It survived because Afghanistan was the stronghold and refuge of Persian customs, and of Bactrian customs before that.

Great names in art and literature come from these schools: Bhezod, the painter; Umar Khayyàm (1050-1123), the scholar who invented the unknown value "X" in algebra; the poets Farid al-din Attar (1150-1220), author of "The conference of the birds", and Shams-al-din-Muhamad Hàfiz (1320-1399), venerated by Goethe; the Pashtun philosopher, Khatak, author of the "Hidden Treasures"; the female Sufi poet Nazo Ana and, in the 20th century, Said Djamaloudin Afghani. They were taught calligraphy, geometry, mathematics, music, astronomy, philosophy and religion, how to grind pigments for colours, and a yearning for the perfect. The schools, if we are to believe those who remember, mainly taught how to concentrate, look carefully, listen, and control breathing. Mastery of self leads to openness.

Endlessly repeated as litanies, poems would be passed on to a society eager

to retell and memorize them, when the teaching was good. There were evenings with poetry contests, and recitations of fables, proverbs and tales on chosen themes. Beautifully clothed Sadhus would sing the epic poems of Islam from door to door. The Talibans banished them. What happened to them? Who cares? Fanatics have turned boys into half-wits, by not making sure they could decipher what they were droning out. They have jailed girls into ignorance. What will the new Afghan schools offer them but street English and a taste for the keyboard?

In the country of the Afghani, a ream of paper costs over a month’s  salary. The rug made from the herder’s wool, on the other hand, demands only patience. It is a school in and of itself. Spinning teaches the handling of materials, which is physics; dyeing teaches chemistry; mounting of the warp, computation and estimation of needs; weaving reveals the space-timerelationship. Grandparents teach these topics to children, who learn together. A rug’s designs open to the universal. Its borders depict a journey or a labyrinth, our passage on this earth. Light and dark alternate to represent day and night. The diamond shape, ever so present, evokes the unity of life, the living cell and, in another form, the germ of life. The cross reflects transcendence, the vertical. The stars suggest destiny. The rug, in its humility, invites silence and meditation.

To cite these lines from Bédel, who died in 1720: "All my life, I drank with

you; my art stems from the hangover; it hurts so much that you cannot cross

from one bank to the other", nor ever understand Afghanistan.

Habib Haider & Marie-Paule Nougaret

Translation by Odette Grille & Marc Tognotti © 2004

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Dernières nouvelles d’Arnica montana

(2009)

A l’aube, dans le brouillard, sur les pentes du Markstein, en juillet, dans les Vosges, on tremble de froid sans cache-nez. Ne pas sortir du chemin pour ne pas se perdre : deux traces de pneus dans l’herbe mouillée, laissées par des engins d’entretien des pistes de ski. Quelque fleurs d’arnica brillent dans la pénombre qui semblent tenir en l’air par l’opération du Saint Esprit. La couleur c’est de l’or, solaire et chaud, cœur piqueté de rouge. Au grand jour ce sera pareil : Arnica montana flotte sur les prairies.

Bernadette se matérialise, en pantalon ciré vert de pêcheur, se relève, sourit, chignon gris comme-il-faut défait par le brouillard et joues roses de jeune fille, gros paquet de fleurs oranges sous le bras. 6 kg peut-être, peu importe : chacun fournit ce qu’il peut dans cette équipe de cueilleurs locaux et on partage l’argent. Bernadette cueille l’arnica depuis vingt ans. Il s’agit ce matin de plantes entières, 400 kg pour le laboratoire Wéléda, médecine anthroposophique et cosmétiques végétaux.

On tire à la base, la plante casse net avec un craquement de soie (« le cri de l’arnica » pense le néophyte). Viennent 2 cm de racine et la longue tige fleurie. A 7h arrive le collecteur qui pèse la récolte à la balance romaine. A 8h, ils en ont fini et déjeunent à la Maison d’Accueil, de munster biologique délicieux et café délavé de collectivité. A 10 h, les plantes se trouveront chez Wéléda près de Mulhouse, triées dehors dans le jardin, rentrées, lavées, séchées puis introduites dans l’alcool, pour fabriquer de la teinture mère, base des médicaments, avant la fin de la journée. Des camions frigo, pendant ce temps, enlèvent d’autres fagots d’arnica à l’ombre sous les arbres pour les emporter à Lyon, au laboratoire Boiron. Là, le leader mondial de l’homéopathie fabrique aussi de la teinture mère : 20g/litre, 3 semaines, filtrer. Durée théorique cinq ans.

L’arnica n’attend pas. René Pierrot m’a prévenue : « tu ne peux pas les garder ». Les trois fleurs que j’ai prises ont viré à la graine comme des boules duveteuses de pissenlit en trois jours seulement. Envolée la couleur, voir Larousse pour les détails : «je sème à tout vent». C’est bien pourquoi Pierrot possède à Gérardmer ce beau séchoir dont les plantes ressortent comme repassées, les cœurs de soucis plats comme des pièces de monnaie. Pierrot cultive en biologie cueille et distribue les 32  plantes médicinales en vente libre; dont Arnica n’est pas. Il en sèche la fleur pour des laboratoires ; et il la met à macérer dans une huile de massage, sans autre conservateur.

La vertu, chacun la connaît : résorber les bosses et les chocs. Appliquer en l’absence de plaie. La pommade figure parmi les grands classiques. La tisane fut le remède héroïque de Goethe lors de son infarctus (auquel il survécût neuf ans). Les montagnards gardent la fleur dans le schnaps. Mais depuis peu le grand public s’est entiché de l’arnica. L’huile fait un tabac chez les sportifs et en soin post opératoire d’esthétique en Californie. Le gel s’applique sur les piqûres d’insectes en Allemagne. Les granules d’homéopathie, en très haute dilution, s’écoulent par dizaines de millions contre les chocs au corps et à l’esprit.

60% des mères en France utilisent l’homéopathie et arnica vient devant. Boiron cèle le chiffre exact, mais la firme a prélevé 8,62 t d’arnica en 2008 dans les Vosges, on le sait par les déclarations. Soit à 50€ le kilo, 431000 € de matière première, pour l’ensemble de ses spécialités.

L’arnica se mérite. Il faut pour la cueillir une autorisation, que l’on achète en mairie de Ranspach, Fellering ou Oderen en montrant la commande d’un laboratoire. Ensuite il faut prévoir des gants, sous peine de blessures aux mains. Reste à attendre la date d’ouverture : la fleur qui n’attend pas sait en effet se faire longtemps désirer. En 2007 il n’y en avait pas « On a pris le strict minimum pour ne pas mettre l’espèce en péril» dit Stéphanie Mansion, responsable des achats de Boiron. De cette piètre floraison, on accuse le temps : pas de neige en hiver ni de pluie au printemps. En 2008, il a plu et la fleur d’arnica abonde, pourtant les hôteliers parlent de cueillettes exagérées. Naguère la Forêt Noire qu’on voit au loin, regorgeait d’arnica, accusent-il, désormais les Allemands viennent ici. De fait, leur pharmacopée ne cite plus Arnica montana disparue du pays, mais une espèce différente Arnica chamissiona. Pour l’homéopathie toutefois, il n’en est pas question : une médecine fondée sur la description physique et morale des remèdes s’interdit toute substitution.

La surexploitation, notre cueilleuse de l’aube n’y croit pas : «plus on en cueille plus il y en a » Ça peut paraître fou, sauf à des jardiniers comme elle : si l’on coupe la fleur, deux autres apparaissent de part et d’autre de la tige; si l’on casse la racine, les yeux dormants vont se réveiller et des feuilles sortir avant l’hiver, s’il pleut. Bernadette a participé à des essais de culture, trop brefs à son goût. Car il s’agit d’une plante difficile mais sur sa terre d’élection. Au sud des Vosges, le Markstein essuie tous les crachins de l’océan, parfois on s’y croirait en mer sur les hauteurs, profondeurs opaques à ses pieds, et le massif présente le sol idéal, très acide et drainant.

Il n’est pas en effet pour l’arnica, de site comparable. Des cliniques suisses y viennent tous les ans depuis 1921. La fleur certes éclot dans les Alpes, les Pyrénées, l’Auvergne, la Bretagne, l’Ecosse mais il faut aller jusqu’en Roumanie, dans les Carpates, pour en trouver en quantité. Wéléda y organise avec le WWF la production durable de 3 t de fleurs séchées. Cependant la demande grandit toujours et Vincent Fillot, cueilleur  de 39 ans, soupire : « je suis persuadé qu’on fait plus de mal que ce qu’on veut bien dire». Il arrive de l’Ardèche, livre au fil de l’an, 165 espèces végétales à des clients susceptibles de les vérifier à la loupe. Il s’est formé lui même « avec les gens de Boiron ». Car aux termes d’un décret daté de Vichy le 11 septembre 1941 « il n’(est) plus délivré de diplôme d’herboriste ». Il fallait détruire ce savoir et la liberté qu’il procure, sans se soucier de l’attention que l’herboriste porte aux plantes pour leur conservation.

Cependant aujourd’hui la fragilité des plantes se perçoit. Pour certaines espèces désormais il faut selon Fillot « courir trois jours dans les Alpes pour gagner 20 €». Encore les autorités interdisent-elles les plus rares, au niveau des départements. Mais la responsabilité se révèle très partagée : parmi les plus menacées du monde, à cause de notre médecine de pointe, figure Prunus africana, cerisier des forêts d’Afrique : l’aubier, juste sous l’écorce, est un spécifique des tumeurs de la prostate. Compter 2 000 kg pour 5 kg d’extrait. Il suffit de ne pas prélever toute l’écorce, mais on pèle l’arbre et le tue au Cameroun, au Congo (RDC), en Guinée équatoriale, au Kenya, à Madagascar et en Tanzanie; seul le Burundi semble l’épargner.

L’été 2006, ils ont bien dû se rencontrer, bon gré mal gré sur le Markstein, ceux qui montaient de la vallée pour la cueillette et les professionnels qui venaient dix jours et dormaient à la Maison d’Accueil. D’habitude, ils se voyaient de loin sur les prairies des hautes chaumes, sous le ciel. Ils se retrouvent côte à côte, à cueillir le même tapis de fleurs :  40 ha d’arnica ont disparu d’un an sur l’autre. C’est qu’ils ne sont pas seuls, l’été, à travailler sur les sommets. A la belle saison, le Vosgien ouvre sur les terrains communaux une ferme auberge dont le statut exige que les produits viennent des alentours. A commencer par le fromage, de Munster ; normalement issu du lait de la petite vache de race vosgienne qui ne craint pas les pentes, dédaigne l’arnica toxique et rumine les graminées. Sans elle, la pelouse où l’on skie l’hiver tournerait aux buissons de myrtilles. Or il suffit de chauler les chaumes ou d’y épandre du purin, pour voir pousser une flore admirable, grasse, à base de trèfle et augmenter la production de lait. Mais adieu l’arnica pour plusieurs années.

René Pierrot a vite compris : le productivisme allait tuer l’arnica et le bon fromage par la même occasion, comme en Forêt Noire sans doute. Avec ses nouveaux amis, ils décident d’alerter l’association AVEM (Association Vosgienne d’Economie Montagnarde), qui cordonne les communes et le Parc Régional. Ils tempêtent si fort qu’un an plus tard, en juin 2007, se signera la Convention qui assigne à tous des devoirs. Prendre une seule plante dans 5 m2. Et défense, désormais, d’engraisser les près communaux, en échange de quoi l’heureux agriculteur ne paye pas de loyer.

En Forêt noire, en 2008, un cultivateur allemand a réussi à récolter 8 t d’arnica. Bernadette nous assure que la plante progresse sur le Markstein, qu’on voit de nouveaux tapis de fleurs. La neige venue tard et restée jusqu’à la fin mai promet une belle récolte 2009. Wéléda invite les journalistes pour en juger. La permanente de l’AVEM, Valérie Auroy, espère qu’à la pause du casse-croûte, comme l’an dernier, un cueilleur se lèvera pour entonner « Terre de liberté». Et tous de reprendre en choeur.

Marie-Paule Nougaret pour le Monde 2 (2009)

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