Madagascar, l’île aux trésors

( 2008)

Il étaient tout petits, 1,20 m., assure notre guide, et ils vivaient dans les forêts. Peut être même s’y cachent ils encore. On n’a pas exploré toutes les sous-bois de Madagascar, l’île immense  : 1600 km du Nord au Sud, soit la distance de Lille à Alger. Chaque fois que des chercheurs y pénètrent dans une vallée pour décrire un bout de forêt primaire, ils trouvent des espèces inconnues sur le globe et qu’il leur faut nommer (de leur propre patronyme de préférence). Tout les voyageurs l’ont écrit : le peuple malgache,  très beau, très fin, n’est pas très grand. Pour la science cependant, ces premiers occupants n’existent pas qui n’ont laissé aucune trace. L’île demeurait inhabitée jusqu’à l’arrivée de colons, en deux vagues distinctes, deux siècles avant J.-C. et au XVè de notre ère. Leur histoire se lit dans la végétation, dont les pollens restent piégés au fond des lacs : aux arbres forestiers, succèdent, en remontant, les herbes à pâturage, signe de défrichement, puis les bruyères qui précédent le retour de la forêt. Les colons sont venus de Malaisie avec leurs zébus, le long de l’Inde, du Yémen et de l’Afrique de l’est, sur leurs pirogues à balancier.

Deux pirogues reliées par des cordages forment un catamaran, maison sur l’eau : la famille campe sur les plages. On en voit sur la côte à l’ouest, qui emportent tout un barda : gros ballots bien serrés, marmite d’aluminium, bois de lit sculpté, ainsi que du corail, dit-on, celui-là illégal, vers le Golfe d’Oman où pullulent les trafiquants. Madagascar s’enorgueillit des coraux des trois sortes :  rouge, noir et blanc, tous protégés, menacés de mort semble-t-il par le réchauffement mondial de 2° c. Amateurs de plongée, il est encore temps de les voir vivants, avec leur cortège de poissons exotiques. Des pêcheurs vezo, piroguiers experts, préfèrent vous y emmener, à la voile et à la pagaie – sans impact sur le climat -, que d’assister à ce pillage qui leur tire de gros soupirs.

Que les premiers colons soient venus de Malaisie, on le sait par la langue qui retient aussi des échos d’hindi, d’idiomes bantous, d’arabe et même de polynésien (îles Fidji). Tous ces noms en «oa»  : Tonga soa : bienvenue. De fait, la musique antandroy, des plaines du littoral, au sud, la contrée de la forêt sèche, très rapide et saturée d’harmonies, rappelle celle d’Hawaï. Chœurs de femmes  aux épaules nues, coiffées à la Gauguin, qui dansent en agitant les mains, pour demander la pluie. La douceur des îles contamine jusqu’au rap du groupe Shao Boana, un peu trop mélodieux. Il semble difficile de l’empêcher.

A se demander ce qu’ils fuyaient, tous ces peuples venus de l’est, mais qui ont abordé par l’ouest et  l’Afrique. Les vents d’est alizé, selon la tradition, n’apportent que le froid et les ennuis, nous explique François, professeur d’histoire retraité, guide dans la haute ville de Tananarive, autrement dit Tana. Aucune maison malgache digne de ce nom ne s’ouvre à l’est par où s’engouffrent ces calamités. Personne n’aurait osé construire à l’est du Palais de la reine, soit en position de lui jeter des sorts, du temps de la monarchie. Il s’y étend pourtant un quartier aujourd’hui, sous la colline royale désertée.

Du Palais disparu, qu’on ne visite plus, depuis 2001, en réfection, on n’aperçoit que la façade ouest, en surplomb sur le lac Anosy, creusé beaucoup plus bas. De grands jacarandas du Brésil à fleurs mauves bordent la pièce d’eau et sur une presqu’île s’élève le monument de l’ange, appelé l’ange gardien ou encore l’ange noir par les habitants de Tana. La façade du palais, recouvrait un édifice antérieur somptueux, en bois précieux,  cosntruit en 1845 par le Français Jean Laborde, grand-ami ou amant de la reine Ranavalona 1er selon les versions (mais toutes la disent cruelle). Nul besoin d’éclairage : les allées du jardin, pavées de cristal de roche, brillaient sous les étoiles pour guider les pas.

Un rêve oublié. La haute ville tombe en ruines, hormis quelques  rares demeures restaurées, vraiment très bien, dont celle de Jean Laborde, modeste somme toute, avec ses colonnes de bois laqués rouge de Chine et son jardin très bien tenu. Tana est une plongée dans le temps avec ses 2 chevaux-taxis, ses 4L taxis, ses jardiniers accroupis pour tondre les pelouses à la cisaille, ses vraies boutiques anciennes d’orfèvrerie, de chapeaux, de pharmacie, sa courtoise surannée. La parfaite politesse de l’ancienne génération qui parle français, venant de France nous n’y sommes plus habitués. Les marchés populeux regorgent de gousses de vanille, d’écorce de cannelle, de poudre de curcuma et de fruits. Mais des besoins criants : des petits mendiants pieds nus regardent, pétrifiés, des écoliers sages en tabliers de couleur différente selon les ages et les institutions, publiques ou privées. C’est sur la route nationale 7 qu’il faut partir pour retrouver l’architecture mythique du pays.

A Fianarantsoa, 300 km au sud, on parvient en deux jours, car on rencontre en route plusieurs chars à zébus, moyen de transport très élégant, par conséquent très lent. En outre, on s’arrête pour voir, ou photographier des « hotelys« , restaurants routiers minuscules, aux décors merveilleux d’assiettes cassées en mosaïques, des rizières vert-émeraude, ou des collines ocres avec maisons de terre couvertes de chaume en camaïeux du même roux. De temps à autre, sur un coteau, un église monumentale en briques ouvragées, droit sortie d’un paysage du Tarn.

A Fianarantsoa, il importe d’arriver le soir pour découvrir la haute ville nimbée de lueurs oranges. Construit pour la même reine sanguinaire, qui n’y mit pas pieds, c’est un petit Tana, tourné vers l’ouest, en mieux conservé, avec un lac Anosy à l’image de l’autre, pour se refléter. Le haut quartier, pavé de granit rose, aux murs couleur de brique, aux toits de tuiles plates, est en passe de devenir un lieu culte des voyageurs. Deux maisons d’hôtes y ont ouvert, modernes et confortables – les matériaux, surtout sont beaux dans ce pays, qui ignore les méfaits de l’habitat en kit.

Mais rien n’égale Tsara guest house. Meubles raffinés, fleurs odorantes d’un frangipanier blanc planté au dessus des marches, et qui tombent sous vos pas dans l’escalier, liane aux feuilles iridescentes, mille détails empêcheraient de repartir. Au demeurant, ce serait une bonne œuvre :  l’hôtelier investit ses gains dans la haute ville que son militantisme a sauvée. Du coup, il ne roule qu’en 203, plutôt qu’en 4×4, mais c’est encore une beauté, aux pneus à jantes blanches et intérieur cuir. La fondation Heritsilonina aide les habitants de vielles demeures à créer des chambres d’hôtes et paye jusqu’à l’enlèvement des poubelles du quartier.

Le pays est si grand, le voyageur se sent petit, le peu qu’il entrevoit le touche profondément. Un niveau de vie très bas, proche de celui du Mali. 17 millions d’habitants, dont 53% de moins de 25 ans. Les écoles manquent de crayons, de papier, d’instituteurs payés régulièrement. Les parents contribuent comme ils peuvent. Ils font sept enfants, pour le moins, faute de système de retraite agricole (les Malgaches, trop polis, n’abandonnent pas les parents). Les éleveurs brûlent le bas côté de la route pour les zébus, leurs majestés préfèrent l’herbe tendre. C’est très joli quand ça repousse, mais ça brise le cœur. Bona Shoa peut rapper avec rage : Madagascar Burning,  plus on brûle, moins il y aura d’eau. Il suffit de deux ans de sécheresse avec distribution de riz, les paysans perdent les semences locales, déplore Guy-Suzon Ramangason, directeur des parcs nationaux.. Mais comment en vouloir à des gens qui marchent sept semaines, jusqu’à Tana, au côté des zébus ? En camion, les animaux perdraient du poids; tandis qu’avec la vie qu’ils mènent, leur viande et le beurre sont délicieux.

Et puis écrivait Jean Paulhan, «il y a des moments où on sent brusquement comment toutes les choses qu’on voit sont belles et étranges.». C’était en 1908. Jeune prof à Tana, Paulhan était mal vu pour ses façons par trop malgaches. Il s’en moquait, a recueilli de la bouche des vieillards plus de trois mille proverbes, ou han tany du style : «dans un combat au clair de lune, les chauves prennent les coups de poing».. Claire Paulhan publie ses envoûtantes Lettres de Madagascar, pour leur cent ans. A moins que ce ne soit le pays qui envoûte, on ne sait plus très bien.

Les hauts plateaux avec ciel à perte de vue, chez les Bara, respirent d’une paix immense, malgré la menace de raids sur les troupeaux. Un village zafimaniri, Sakaiva, caché d’un fisc colonial autrefois vorace, prend des airs de paradis dans les montagnes bleues. Après Antoetra, il faut franchir la lande, couverte de forêts il y a encore vingt ans. Au col, prendre le chemin de crête sur les dalles grises; l’ombre d’un nuage flotte en bas dans la vallée. Enfin descendre par des entailles dans la paroi.

On entre à Sakaiva côté rizière, jardins et point d’eau, où les jeunes filles vous supplient par des signes de faire une prière avant de vous laver. Les cases en palissandre, bâties sur la colline, s’orientent sur la case ancestrale du chef. Entièrement sculptées de motifs symboliques, incrustées de bambous, en signe de lien charnel à la forêt (à une heure et demie de marche, désormais) elles tiennent par des chevilles, sans un clou. L’UNESCO a classé cette architecture patrimoine de l’humanité. «Les Zafimaniri aiment pratiquer l’hébergement,, commente l’interprète, c’est l’unique chance de sauver Sakaiva. On frémit à l’idée que les candidats aux élections, l’après midi même, aient promis une piste pour y accéder.

A l’intérieur de la case, la place de la femme, au sud est, près du feu, puis le pilier central où le père s’appuie le soir, pour conter les fables aux enfants. Le lit du couple occupe le nord-est, « le coin des ancêtres » pour demander leur bénédiction. Les enfants dorment à côté, sur les nattes, les poules dans un placard près de la porte, au sud ouest. L’île ignore les serpent venimeux, mais compte un petit félin, proche du guépard. Des massifs de rosiers sauvages gardent la butte où nos tentes sont dressées.

Un isolement politique de trente ans a conservé dans le pays mille savoirs étonnants. Les Vezo construisent leur pirogue en bois de balsa insubmersible : toute planche sert de bouée en cas de besoin. Ils sculptent dans un autre essence, plus dure, les bordages et les bancs. Pour le calfeutrage, un résine de la même forêt, qu’ils cuisent dans des chaudrons sur le rivage, peut dissoudre le goudron et le polystyrène d’emballage des lecteurs de CD. Si l’on remarque que c’est toxique, ils approuvent: «la résine, oui beaucoup.».

Les Betsileo façonnent des lames de scies pour la marqueterie à partir d’armatures de pneus. Ils ne teintent pas les bois, sauf par trempage, pour composer leurs miniatures d’une sereine perfection. Les Bara cueillent les cocons de soie sauvage, par permission spéciale, dans le Parc National de l’Isalo.  Au reste, ils habitaient ce désert grandiose où se cachent des piscines naturelles avec cascades, fougères et grottes en nymphée. La soie sauvage, naturellement dorée, sert d’abord aux linceuls. Car ils enterrent aussi leurs morts, depuis toujours, dans l’Isalo. Ils étaient si nombreux, les habitants du parc, à sa création, qu’on a fondé quarante villages pour eux.

Tous les Malgaches savent que l’île recèle des trésors : mille espèces d’orchidées, sept espèces de baobabs (contre une en Afrique), trente de bambous, cinquante de cigales, un genre animal entier : les lémuriens…  la liste est longue des formes de vie « endémiques» autrement dit : qui n’existent que là. Les femmes se promènent avec sur le visage des masques en poudres de fleurs. On vous tend des mangues vertes en disant : pour maigrir., mais attention, le jus attaque la peau. Toute cette diversité provient d’une évolution isolée du monde, sur des millions d’années, mais le reste du monde ne sait plus s’en passer. C’est la pervenche de Madagascar, cultivée en masse au Texas, qui fournit les remèdes de la maladie de Hodgkin (leucémie infantile). Une pervenche en régression dans sa forêt des origines, martelait le WWF, dans ses campagnes pour les forêts des années 80. Ces molécules rapportaient alors 4 milliards de dollars. Mais rien pour le pays, excepté cette réputation solidement établie.

La suite, on la devine : arrivée des chercheurs de toutes les branches de la biologie, de la pharmacie, de la cosmétique. L’île devient le terrain de jeu de la jeunesse intellectuelle, la destination de vacances des fondateurs de Google et autres Californiens épris de nature vierge. Le WWF achète des forêts, et axe ses campagnes sur le carbone qu »elles gardent, régulant le climat.. La conférence de Bali, en décembre, a voté qu’on financerait les forêts tropicales, on ne sait encore comment. Madagascar a promis de tripler le territoire protégé de l’île, pour atteindre 9%. Tous les matins à l’aube, au Relais de la Reine, un touriste se penche sur son objectif de macro-photographie, l’équivalent actuel du filet à papillons. Je préfère me  glisser dans la piscine sous les fleurs.

Pour l’Express 2001

Marie- Paule Nougaret

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