Des pommes de terre et des rats

Arpad Puztai était un chercheur de grand renom jusqu’au jour où il a voulu tester des ogm et tout perdu. Où le manipulateur aguerri des rats de laboratoire se découvre manipulé…  mais ne désespère point encore du procédé.

(entretien au téléphone pour la belle revue d’avant garde Nature et Progrès )

Nature et Progrès : dans quelle circonstances avez-vous testé des pommes de terre transgéniques ?

Arpad Pusztai.  C’était en 1995. Je travaillais au Rowett Research Institute d’Aberdeen, en Ecosse, qui est presque entièrement financé par le gouvernement. J’avais pris ma retraite, mais je continuais à attirer pas mal d’argent. On avait donc créé pour moi un poste particulier de « chercheur senior associé ».

Combien étiez-vous ?

A.P. Quand ils ont fermé le laboratoire, en 1998 on était dix huit. Notre équipe a compté jusqu’à trois personnes d’Europe continentale. Non seulement j’attirais les budgets mais aussi les gens pour effectuer le travail. Il faut persuader les financeurs qu’on mènera le projet jusqu’au bout et qu’ils pourront prendre une décision …

Vous étiez un spécialiste de la pomme de terre…

A.P. Pas du tout. Je suis biochimiste de la nutrition. J’ai travaillé sur les pommes de terre par ce que j’ai pu en trouver des transgéniques. Mais ce n’est pas une bonne source de protéines, tout au plus la garniture de la viande dans les repas humains. Ma vraie spécialité, c’est les interactions des composants biologiques actifs de la nourriture avec le système digestif. Nous avions mené des séries d’expériences sur le soja, le haricot et le maïs. Beaucoup d’aliments, par exemple, surtout les végétaux, contiennent des inhibiteurs des enzymes du suc digestif qui brisent les protéines. Ça peut les rendre nocifs pour nous ou pour les animaux. C’est de la plus haute importance, évidemment.

Des études de toxicité ?

A.P. Le terme toxicité est très sensible, comprenez –moi : il existe des toxiques très puissants dont une seule bouchée, une seule gorgée tue. Mais on peut appeler toxique au sens large tout ce qui interfère avec la digestion. Disons : antinutritionnel. C’était notre spécialité : les problèmes de la digestion. C’est comme ça que nous avons remporté le contrat sur les pommes de terre transgéniques, contre 27 laboratoires concurrents. Ma longue liste de publications dans le domaine a convaincu le commanditaire, en l’occurrence le département de l’agriculture, de l’environnement et des pêcheries de l’Ecosse.

A qui appartiennent ces pommes de terre ?

A. P. Elles ont été obtenues par la société Axis genetics de Cambridge. On a toujours des problèmes pour étudier les aliments OGM. Monsanto par exemple vous refuse ses plantes transgéniques et pas moyen d’en avoir, à moins de s’engager à ne pas publier. On voulait établir la méthode pour tous les aliments OGM, donc publier. On a pris les pommes de terre parce qu’on a pu en trouver. De plus, et c’est très important, on disposait de la plante mère – la variété non modifiée – pour comparer. Axis voulait bien nous fournir des deux lignées en quantité. Ils espéraient qu’on montrerait que tout allait bien – naturellement – et commercialiser.

Etaient-ce des pommes de terre insecticides ?

A.P. Oui, ces pommes de terre expriment un gène de lectine transféré du perce-neige, Galanthus nivalis, pour les protéger des aphides, qui sont des petites mouches blanches. L’effet est démontré. Vous savez, le perce-neige se défend bien; aucun parasite ne se risque à l’attaquer. Ce n’est pas recommandé d’en avaler. Mais cette lectine isolée, quand on l’incorpore aux régime des rats, n’est pas toxique. C’était une raison pour choisir ces pommes de terre.

Racontez nous l’expérience

A.P. En nutrition, on commence par l’analyse chimique de l’aliment. Puis on calcule un régime équilibré pour les rats de laboratoire. Ces jeunes rats grandissent très vite et, même s’ils n’aiment pas ce qu’on leur offre, ils le mangent. Ils n’ont pas du tout de réserves. Nous, nous pouvons jeûner des semaines. On n’est pas très heureux, mais on y arrive. Eux n’y survivraient pas.

On compose donc des régimes contenant des protéines et de l’énergie en quantités identiques pour tous. On divise les rats en 7 groupes : le 1er groupe reçoit, dans son alimentation, l’OGM testé, ici des protéines de pommes de terre transgéniques. Le 2è suit un régime dit « normal » avec des protéines de pommes de terre non modifiées. Un 3è groupe suit le régime normal, mais on y ajoute un peu de lectine de perce-neige, à la concentration où on la trouve dans la plante transgénique – c’est là un point crucial. Ces trois régimes à base de pommes de terres crues, sont répétés avec des pommes de terres bouillies. Pour le contrôle, le 7è groupe ne reçoit aucun extrait de pommes de terre mais une protéine de haute qualité, la lactalbumine, tirée du lait.

Que mangeaient-ils avec ça,… des céréales?

A.P. Pas du tout. Il s’agit de régimes complètement synthétiques équilibrés avec des vitamines, des corps gras etc. On veut des animaux en bonne santé. Chacun est isolé, pour que chacun mange exactement la même quantité de nourriture. On les pèse, on les observe, on note leurs progrès, on recueille les fèces, l’urine etc. C’est horriblement compliqué mais on sait le faire. La première expérience, sur 10 jours portait sur 7 groupes de 6 rats : 42. Tous ont grossi à peu près au même rythme. Mais quand on les a tués et ouverts, leurs tissus internes présentaient de grandes différences, inexplicables en statistique. Les régimes aux OGM entraînaient des proliférations cellulaires de l’intestin grêle. Ça nous a posé un problème. Il existe des lectines mitotiques (qui provoquent des divisions cellulaires) mais ce n’est pas le cas de celle-ci. On avait sélectionné le gène (de lectine) sur ce critère, justement.

Vous avez publié ces résultats ?

A.P. C’est paru dans The Lancet mais beaucoup plus tard. A ce moment là, en 1998, on commençait à peine. Croyez-le si vous voulez, mais on avait passé 18 mois à chercher comment travailler avec la pomme de terre. Il n’y avait aucune publication, sur le sujet, en 1995 … ni d’ailleurs sur l’expérimentation des aliments transgéniques.

On avait décidé, dès le début, de recommencer avec les protéines de pomme de terre diluées dans d’autres protéines, ce qui imite mieux la réalité de la consommation humaine de pommes de terre. Et au bout de 10 jours, l’effet sur l’intestin n’était pas aussi apparent. Ensuite a voulu tester une autre pomme de terre transgénique, qui provenait de la même transformation, mais contenait  20 % de protéines en moins. Rendez-vous compte : la législation se fonde sur  « l’équivalence substantielle » des OGM et des autres aliments. Et là, on a deux plantes tirées d’un même événement, dont l’une contient autant de protéines que la lignée mère et l’autre 20% en moins… On l’avait vu par l’analyse, évidemment.

On a voulu capitaliser là dessus, expliquer comment procéder dans un cas pareil, qui, d’évidence, peut fort bien se reproduire. Rappelez-vous qu’on inventait la méthode. On a repris la même expérience, exactement; il a fallu équilibrer le régime avec des protéines standard. Mais là, la nourriture transgénique, indigeste, restait bloquée dans les intestins, on n’a pas réussi à comprendre pourquoi. L’expérience ne peut donc être prise en compte.

On a organisé un autre essai plus long, sur 110 jours, avec la première pomme de terre transgénique. Au bout de 60 jours, il fallait arrêter les pommes de terres crues : les rats ne grandissaient plus. Quand ils prennent trop de retard sur le groupe de contrôle, il faut arrêter, on est obligé. Mais on a tenu jusqu’au bout avec les protéines de pommes de terre bouillies. Imaginez  : 110 jours pour un rat, ça représente 10 ans de vie humaine. Résultat : non seulement les rats au régime OGM ont grandi moins vite mais, à la dissection, leur intestin grêle avait augmenté de volume et de poids, par prolifération des cellules – ce qui représente pour nous une très jolie confirmation – mais en outre leur foie et leurs reins étaient affectés. Trois sortes de tissus étaient donc touchés. En plus, on leur a fait passer un test sanguin et leur immunité était très déprimée.

A ce moment là, c’est fini.  Vous cherchez à publier

A.P. Mais non, on était en plein milieu des expériences. Et soudain le 12 Août 1998, on me suspend, on ferme le laboratoire, on disperse l’équipe, on bloque les ordinateurs et on me confisque toutes mes données.

Pourquoi ?

A.P. Si quelqu’un pouvait me l’expliquer, je lui en serais reconnaissant.

Que s’est-il passé ?

A.P. Des notables du monde politique ont ordonné au directeur de l’institut d’arrêter ces travaux …

L’avant veille, le 10, j’étais passé à la télé, dans une émission populaire, à une heure de grande écoute. Tout le monde a regardé. Ça, c’est certain. J’ai parlé 2 minutes 50, prononcé en tout et pour tout treize phrases. J’ai dit qu’on avait fait l’expérience de nourrir des rats avec des OGM et constaté des différences de taux de croissance et de réponse immunitaire. J’ai surtout dit, pour être précis, qu’il ne fallait pas prendre les citoyens du pays comme cobayes humains, parce que les cobayes se trouvent là où ils doivent être :  dans les labos.

Vous avez quand-même réussi à publier. Qui vous a soutenu ?

A.P. Selon mon contrat, ils devaient me rendre mes dossiers. J’ai pu tout récupérer fin octobre et commencer à rédiger l’article qui fut publié l’année suivante. Je n’ai reçu aucun soutien de mes collègues de l’institut. Mais, à l’étranger, on me connaissait, j’avais coordonné ou dirigé nombre de projets européens et beaucoup de gens voulaient savoir ce qui s’était passé – sur le plan scientifique bien entendu. Ayant repris possession de mes données, j’ai pu leur répondre. Trente quatre chercheurs d’Europe continentale ont rédigé un memorandum au Parlement du royaume, où il a été lu, où l’on m’a convoqué et questionné.

En France, qui avait signé ?

A.P. Personne, je le crains. De toutes façons, ça ne servait à rien. C’était simple hypocrisie anglaise :  il ne pourra pas dire qu’on ne l’a pas écouté. Mais écouter ne signifie pas être d’accord. La Royal Society, le Toxicology committee et le bureau de contrôle des expérimentations ont présenté, eux, un rapport qui condamnait mon travail.

Pour en revenir aux pauvres rats sous régime OGM. Qu’est-ce qu’il leur est arrivé à vos avis ? Pourquoi tous ces problèmes ?

A.P. Très simplement, il a dû se produire une réagencement du génome de la pomme de terre. En dehors des tubercules que l’on mange, le reste de la plante est toxique; et même les tubercules, si l’on n’y prend garde. Il se peut que des gènes de toxines normalement réprimés dans les tubercules se soient exprimés.

Des gènes de solanine ?

A.P. Non, on a mesuré le taux d’alcaloïde et, au contraire, il y avait moins de solanine dans la plante transgénique que dans la lignée mère. Pas de réponse facile à vous fournir, je le regrette.

Croyez vous à un transfert horizontal de gène vers la flore bactérienne des animaux ?

A.P. Beaucoup de choses ont pu se produire. En fait, on aurait pu investiguer. On avait déjà fait ce genre de choses : il faut fractionner la pomme de terre, mettre par exemple l’amidon de côté, et chercher la fraction responsable. C’est probablement dans les protéines, au vu des analyses. Avec ce critère, bien défini, de proliférations des cellules de l’intestin, on aurait pu y arriver. Je suis absolument persuadé que c’est ce qui leur a fait peur.

(petit rire de satisfaction… ) ils redoutaient qu’on continue.

Etes-vous contre les OGM ?

A.P. Contre ces OGM de première génération, oui. La méthode de transfert est primitive et on ne les teste pas correctement. Mais une deuxième ou troisième générations viendront, plus prometteuses. En tant que scientifique, je ne peux pas  m’opposer à quelque chose que je n’ai pas encore observé.

M-P Nougaret, 2003

Publicités
Cet article, publié dans flore pratique, Rencontres, Un rien toxique, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Des pommes de terre et des rats

  1. Ping : Contre le maïs insecticide

Les commentaires sont fermés.