Mercure et grincements de dents

Ne le dites à personne, la Norvège interdit les amalgames au mercure dans les dents. La Suède, contrainte par le traité de Maastricht, tolère cette marchandise mais ne la rembourse plus; donc les dentistes n’en usent pas. Le Danemark en restreint l’usage aux molaires et encore, dans certains cas. En Allemagne, le procès de 1500 plaignants contre un fabricant d’alliages dentaires s’est conclu par un arrangement coûteux; on n’enseigne plus la pose d’amalgames; chacun peut subir un test d’intoxication au mercure et s’il s’avère positif, obtenir la dépose gratuitement.

Ne le répétez pas, mais en fait de plomb, les plombages contiennent du mercure. A basse température, ce métal liquide émet des vapeurs qui se lient en partie aux graisses et parviennent au cerveau par deux voies : remontant le nerf olfactif par sa gaine de myéline; ou par les poumons et le sang. Si bien que les dentistes se trouvent menacés comme les patients, à la pose comme à l’enlèvement. Une fois dans le crâne, le métal commet des dégâts.  Le personnage du chapelier fou d’Alice au pays des merveilles n’a pas d’autre origine : l’industrie chapelière travaillait du chapeau dans les gaz mercuriels. On accuse aujourd’hui les amalgames de l’autisme et d’Alzheimer.

Surtout n’en dites rien, les autres usages régressent. Adieu, les thermomètres au mercure trop cassants, good bye le mercurochrome rouge-vif, une directive de 2007 les bannit. Une autre de 2008 empêche de rejeter du mercure dans l’eau. Les dentistes doivent stocker à part les effluents mêlés de mercure. Un accord mondial se dessine, avec l’espoir d’arrêter l’intoxication des peuples d’Amazonie, dont la Guyane, par le mercure de la ruée vers l’or. La mine de mercure d’Almaden en Espagne, ouverte au temps des Phéniciens, va même fermer, au bout de trois mille ans.

Laissez tomber, ça n’intéresse pas. Le Parlement européen s’est inquiété du mercure dans les bouches, mais les autorités, elles, l’approuvent, au refrain de : « pas de preuve, pas de danger ». Pas de preuve, si l’on veut. La revue Médecine et longévité voit dans le mercure dentaire un «  probable déterminant majeur » d’Alzheimer. On ne fait pas plus prudent, mais ça a déplu : la toxicologie, ce parent pauvre de la recherche qu’aucun industriel ne s’intéresse à financer, agace fort en haut lieu.

Des autopsies décrivent l’accumulation de mercure, dans le cerveau, dans la zone démolie par Alzheimer. Mais tous les porteurs de mercure ne finissent pas oublieux, car la loterie génétique joue. Il existe plusieurs versions de la substance biologique (APOE) capable de se lier au métal pour l’évacuer. Suivant celle qu’on a tirée, l’élimination s’opère bien ou pas du tout. Telle mère que les amalgames ne gênent pas peut ainsi porter un enfant au système nerveux atteint. A l’appui de la thèse, le sort des Japonais. Comme les Yorubas du Nigéria, beaucoup trimballent la pire APOE, corrélée à de bonnes chances d’Alzheimer. Pourtant ils ne connaissent pas la maladie; sauf quand ils migrent en Occident et s’y font réparer les dents, mais gardez le pour vous.

Le Canard Enchaîné, 2009, rescapé publié le 25 août 2010

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