Dernières nouvelles d’Arnica montana

(2009)

A l’aube, dans le brouillard, sur les pentes du Markstein, en juillet, dans les Vosges, on tremble de froid sans cache-nez. Ne pas sortir du chemin pour ne pas se perdre : deux traces de pneus dans l’herbe mouillée, laissées par des engins d’entretien des pistes de ski. Quelque fleurs d’arnica brillent dans la pénombre qui semblent tenir en l’air par l’opération du Saint Esprit. La couleur c’est de l’or, solaire et chaud, cœur piqueté de rouge. Au grand jour ce sera pareil : Arnica montana flotte sur les prairies.

Bernadette se matérialise, en pantalon ciré vert de pêcheur, se relève, sourit, chignon gris comme-il-faut défait par le brouillard et joues roses de jeune fille, gros paquet de fleurs oranges sous le bras. 6 kg peut-être, peu importe : chacun fournit ce qu’il peut dans cette équipe de cueilleurs locaux et on partage l’argent. Bernadette cueille l’arnica depuis vingt ans. Il s’agit ce matin de plantes entières, 400 kg pour le laboratoire Wéléda, médecine anthroposophique et cosmétiques végétaux.

On tire à la base, la plante casse net avec un craquement de soie (« le cri de l’arnica » pense le néophyte). Viennent 2 cm de racine et la longue tige fleurie. A 7h arrive le collecteur qui pèse la récolte à la balance romaine. A 8h, ils en ont fini et déjeunent à la Maison d’Accueil, de munster biologique délicieux et café délavé de collectivité. A 10 h, les plantes se trouveront chez Wéléda près de Mulhouse, triées dehors dans le jardin, rentrées, lavées, séchées puis introduites dans l’alcool, pour fabriquer de la teinture mère, base des médicaments, avant la fin de la journée. Des camions frigo, pendant ce temps, enlèvent d’autres fagots d’arnica à l’ombre sous les arbres pour les emporter à Lyon, au laboratoire Boiron. Là, le leader mondial de l’homéopathie fabrique aussi de la teinture mère : 20g/litre, 3 semaines, filtrer. Durée théorique cinq ans.

L’arnica n’attend pas. René Pierrot m’a prévenue : « tu ne peux pas les garder ». Les trois fleurs que j’ai prises ont viré à la graine comme des boules duveteuses de pissenlit en trois jours seulement. Envolée la couleur, voir Larousse pour les détails : «je sème à tout vent». C’est bien pourquoi Pierrot possède à Gérardmer ce beau séchoir dont les plantes ressortent comme repassées, les cœurs de soucis plats comme des pièces de monnaie. Pierrot cultive en biologie cueille et distribue les 32  plantes médicinales en vente libre; dont Arnica n’est pas. Il en sèche la fleur pour des laboratoires ; et il la met à macérer dans une huile de massage, sans autre conservateur.

La vertu, chacun la connaît : résorber les bosses et les chocs. Appliquer en l’absence de plaie. La pommade figure parmi les grands classiques. La tisane fut le remède héroïque de Goethe lors de son infarctus (auquel il survécût neuf ans). Les montagnards gardent la fleur dans le schnaps. Mais depuis peu le grand public s’est entiché de l’arnica. L’huile fait un tabac chez les sportifs et en soin post opératoire d’esthétique en Californie. Le gel s’applique sur les piqûres d’insectes en Allemagne. Les granules d’homéopathie, en très haute dilution, s’écoulent par dizaines de millions contre les chocs au corps et à l’esprit.

60% des mères en France utilisent l’homéopathie et arnica vient devant. Boiron cèle le chiffre exact, mais la firme a prélevé 8,62 t d’arnica en 2008 dans les Vosges, on le sait par les déclarations. Soit à 50€ le kilo, 431000 € de matière première, pour l’ensemble de ses spécialités.

L’arnica se mérite. Il faut pour la cueillir une autorisation, que l’on achète en mairie de Ranspach, Fellering ou Oderen en montrant la commande d’un laboratoire. Ensuite il faut prévoir des gants, sous peine de blessures aux mains. Reste à attendre la date d’ouverture : la fleur qui n’attend pas sait en effet se faire longtemps désirer. En 2007 il n’y en avait pas « On a pris le strict minimum pour ne pas mettre l’espèce en péril» dit Stéphanie Mansion, responsable des achats de Boiron. De cette piètre floraison, on accuse le temps : pas de neige en hiver ni de pluie au printemps. En 2008, il a plu et la fleur d’arnica abonde, pourtant les hôteliers parlent de cueillettes exagérées. Naguère la Forêt Noire qu’on voit au loin, regorgeait d’arnica, accusent-il, désormais les Allemands viennent ici. De fait, leur pharmacopée ne cite plus Arnica montana disparue du pays, mais une espèce différente Arnica chamissiona. Pour l’homéopathie toutefois, il n’en est pas question : une médecine fondée sur la description physique et morale des remèdes s’interdit toute substitution.

La surexploitation, notre cueilleuse de l’aube n’y croit pas : «plus on en cueille plus il y en a » Ça peut paraître fou, sauf à des jardiniers comme elle : si l’on coupe la fleur, deux autres apparaissent de part et d’autre de la tige; si l’on casse la racine, les yeux dormants vont se réveiller et des feuilles sortir avant l’hiver, s’il pleut. Bernadette a participé à des essais de culture, trop brefs à son goût. Car il s’agit d’une plante difficile mais sur sa terre d’élection. Au sud des Vosges, le Markstein essuie tous les crachins de l’océan, parfois on s’y croirait en mer sur les hauteurs, profondeurs opaques à ses pieds, et le massif présente le sol idéal, très acide et drainant.

Il n’est pas en effet pour l’arnica, de site comparable. Des cliniques suisses y viennent tous les ans depuis 1921. La fleur certes éclot dans les Alpes, les Pyrénées, l’Auvergne, la Bretagne, l’Ecosse mais il faut aller jusqu’en Roumanie, dans les Carpates, pour en trouver en quantité. Wéléda y organise avec le WWF la production durable de 3 t de fleurs séchées. Cependant la demande grandit toujours et Vincent Fillot, cueilleur  de 39 ans, soupire : « je suis persuadé qu’on fait plus de mal que ce qu’on veut bien dire». Il arrive de l’Ardèche, livre au fil de l’an, 165 espèces végétales à des clients susceptibles de les vérifier à la loupe. Il s’est formé lui même « avec les gens de Boiron ». Car aux termes d’un décret daté de Vichy le 11 septembre 1941 « il n’(est) plus délivré de diplôme d’herboriste ». Il fallait détruire ce savoir et la liberté qu’il procure, sans se soucier de l’attention que l’herboriste porte aux plantes pour leur conservation.

Cependant aujourd’hui la fragilité des plantes se perçoit. Pour certaines espèces désormais il faut selon Fillot « courir trois jours dans les Alpes pour gagner 20 €». Encore les autorités interdisent-elles les plus rares, au niveau des départements. Mais la responsabilité se révèle très partagée : parmi les plus menacées du monde, à cause de notre médecine de pointe, figure Prunus africana, cerisier des forêts d’Afrique : l’aubier, juste sous l’écorce, est un spécifique des tumeurs de la prostate. Compter 2 000 kg pour 5 kg d’extrait. Il suffit de ne pas prélever toute l’écorce, mais on pèle l’arbre et le tue au Cameroun, au Congo (RDC), en Guinée équatoriale, au Kenya, à Madagascar et en Tanzanie; seul le Burundi semble l’épargner.

L’été 2006, ils ont bien dû se rencontrer, bon gré mal gré sur le Markstein, ceux qui montaient de la vallée pour la cueillette et les professionnels qui venaient dix jours et dormaient à la Maison d’Accueil. D’habitude, ils se voyaient de loin sur les prairies des hautes chaumes, sous le ciel. Ils se retrouvent côte à côte, à cueillir le même tapis de fleurs :  40 ha d’arnica ont disparu d’un an sur l’autre. C’est qu’ils ne sont pas seuls, l’été, à travailler sur les sommets. A la belle saison, le Vosgien ouvre sur les terrains communaux une ferme auberge dont le statut exige que les produits viennent des alentours. A commencer par le fromage, de Munster ; normalement issu du lait de la petite vache de race vosgienne qui ne craint pas les pentes, dédaigne l’arnica toxique et rumine les graminées. Sans elle, la pelouse où l’on skie l’hiver tournerait aux buissons de myrtilles. Or il suffit de chauler les chaumes ou d’y épandre du purin, pour voir pousser une flore admirable, grasse, à base de trèfle et augmenter la production de lait. Mais adieu l’arnica pour plusieurs années.

René Pierrot a vite compris : le productivisme allait tuer l’arnica et le bon fromage par la même occasion, comme en Forêt Noire sans doute. Avec ses nouveaux amis, ils décident d’alerter l’association AVEM (Association Vosgienne d’Economie Montagnarde), qui cordonne les communes et le Parc Régional. Ils tempêtent si fort qu’un an plus tard, en juin 2007, se signera la Convention qui assigne à tous des devoirs. Prendre une seule plante dans 5 m2. Et défense, désormais, d’engraisser les près communaux, en échange de quoi l’heureux agriculteur ne paye pas de loyer.

En Forêt noire, en 2008, un cultivateur allemand a réussi à récolter 8 t d’arnica. Bernadette nous assure que la plante progresse sur le Markstein, qu’on voit de nouveaux tapis de fleurs. La neige venue tard et restée jusqu’à la fin mai promet une belle récolte 2009. Wéléda invite les journalistes pour en juger. La permanente de l’AVEM, Valérie Auroy, espère qu’à la pause du casse-croûte, comme l’an dernier, un cueilleur se lèvera pour entonner « Terre de liberté». Et tous de reprendre en choeur.

Marie-Paule Nougaret pour le Monde 2 (2009)

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