La souffrance de l’Afghan

Ecrit avec Habib Haider, sur l’écologie d’un pays disparu                    In English here                                                                                                       

Il était une fois, dans les années soixante, peut-être, «le pays des Afghans». Cette vaste contrée s’étendait des replis des steppes désertiques jusqu’aux hautes vallées fertiles, irriguées par les neiges à 6000 m de l’Hindukush («qui tue les Hindous»). Au sud, quelques terres cultivables au microclimat doux, mais c’était l’exception. Trente ans de guerres n’avaient pas encore semé de mines les campagnes, ni rasé les villages et l’antique réseau d’irrigation. Des millions d’hommes et de femmes n’avaient pas dû se battre ou fuir. Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Turkmènes, Ouzbeks et d’autres tribus encore, cohabitaient sur une surface plus grande que la France, avec, bien sûr, des tensions.

La plupart de ces Afghans, environ neuf millions, cultivaient le blé, l’orge, la luzerne, la vigne et les abricots à sécher, sur une saison trop courte et bien trop rude pour garder du bétail. Ils étaient trois autres millions à guider des moutons et des chèvres sur les terres arides, ne restant nulle part plus de vingt-quatre heures, pour ne pas épuiser la flore éclose sous la rosée.

A la fonte des neiges, les caravanes pénétraient dans les montagnes, couvertes à perte de vue de tulipes en fleurs. Elles estivaient dans les hautes vallées, cultivées en terrasses, à 3000 et 4000 m. Elles redescendaient en août, hiverner au bout de 1500 km, sur la frontière de l’Iran et du Pakistan, plus loin dans des temps anciens, avant ces absurdes séparations.

Les pasteurs transportaient du fromage fermenté dans des pots de terre cuite et des paniers en vannerie ou en étoffe, calés dans des tapis tissés avec la laine de leurs propres animaux. Ils échangeaient la viande contre du grain. Les troupeaux fertilisaient les champs, tandis que les nomades aidaient les paysans à la récolte et à l’entretien des canaux. Ils n’auraient pu survivre les uns sans les autres. La rareté oblige à la complémentarité.  Les villes, encore très rurales, malgré leur histoire fort ancienne et les dômes d’azur de célèbres mosquées, abritaient tout au plus un million d’habitants.

Aux dires des voyageurs, le pain de ce pays, le lait de ces montagnes, l’eau même des ruisseaux exhalait un parfum qui procurait une ivresse particulière, farhat en langue persane ancienne (dari) comprise de tous. «Si sur mes cendres un jour pousse du blé /il donnera farhat à qui le mangera». Dans ce milieu très rude, on récitait des vers à tout propos, histoire de se rassurer, et de s’en souvenir. Aujourd’hui encore l’étranger s’enivre de beauté, mais l’Afghan ne trouve plus de goût au pain de l’aide internationale ; tandis que le pavot, par la force des choses semble-t-il, envahit les champs de blé.

Il est une autre raison pour la culture orale : le manque d’eau. 300 mm de pluie par an, à peine, même si les torrents afghans alimentent d’aussi grands fleuves que l’Indus. Pratiquement pas de forêt. La dernière serait détruite, dans les années 80, par l’élevage intensif des chèvres, une idée des Français, au financement wahabite. Une fois de plus, on s’acharnera à moderniser l’impossible pays. Quoi qu’il en soit, l’Afghanistan n’avait guère de bois pour se chauffer : les arbustes annuels de la haute montagne servaient à allumer le feu, et leurs graines tombaient au passage des troupeaux. La région n’offrait pas de matière première pour fabriquer du papier. Pas de livres de classe donc, ni de cahiers, sauf privilège. Pas de registre administratif, ni cadastre, ni recensement.

L’école publique touchait au plus 3 % de la population. Les familles éduquaient entièrement les enfants, leur montrant les gestes reçus des aïeux : la terre que l’on soigne et que l’on modèle, la laine dont on réduit le volume par le filage, les plantes pour la teindre et celles qui guérissent, le travail des matières nobles, métaux, pierres et os, l’amour du beau. On scandait les mille préceptes indispensables pour demeurer en vie et libre : «attention où tu mets le pied, respecte la vie» Autrement dit, par Muslah-al- din Saadi (1200-1291), «ne dérange pas cette fourmi qui œuvre pour vivre et s’en trouve heureuse»; le grand-père ajoutait : «elle travaille pour toi». Chacun pouvait citer des centaines de vers en nommant leur auteur et raconter des paraboles en désignant un symbole sur un objet ou un tapis..

Les familles nomades devenues trop nombreuses cherchaient des terres fertiles pour y fixer quelques-uns des leurs. Leurs frères errants portaient les nouvelles, et les messages urgents allaient à cheval, depuis cinq mille ans. Caravaniers ou paysan, un même peuple… Dans cette existence précaire, la prévoyance signifiait prudence, égards et hospitalité. Le père interloquait l’enfant : «ne vend pas ton tapis, même pour dix mille dollars, dans le désert, car tu mourras de froid sur ton tas de billets et l’acheteur reprendra l’argent sur ton cadavre». Mais de Saadi encore : «les êtres humains forment un seul corps/ étant faits de la même essence/ Si un membre tombe malade / le corps souffre tout entier» Le quatrain figure inscrit dans l’amphithéâtre de l’assemblée générale des Nations Unies à New York.

La culture afghane avait reçu et étudié les grandes religions du dehors : Bouddhisme, Zoroastrisme, Islam. Elle avait permis la greffe unique de l’art Greco Bouddhique, producteur de merveilles. Elle a gardé jusqu’au 20ème siècle, la tradition d’écoles appelées Madrassa-é nazmia ou «écoles universelles», à ne pas confondre avec les Madrassas des mosquées, ou, plus récemment, des Taliban. L’école islamique doone des rudiments de religion et de lecture du Coran, elles n’enseigne pas l’art d’écrire. L’école universelle formait garçons et filles de certaines familles et de leurs serviteurs. Elle a subsisté parce que l’Afghanistan était le château fort et le refuge des coûtumes de la Perse, après avoir été celui de Bactriane.

Cette école a produit de grands noms de l’art et de la littérature : le peintre Bhezod, le savant Umar Khayyàm (1050-1123) inventeur de l’inconnue x en algèbre, les poètes Farid al-din Attar (1150-1220), auteur de La Conférence des oiseaux, Shams-al-din-Muhamad Hàfiz (1320-1399), que Goethe a vénéré, le philosophe pachtou Khatak, auteur des Trésors cachés, la poètesse soufi Nazo Ana, et, au 20ème siècle, Said Djamaloudin Afghani. Ils y ont appris la calligraphie, la géométrie, les mathématiques, la musique, l’astronomie, la philosophie et la religion, l’art de broyer des pigments pour obtenir des couleurs et le goût de la perfection. Cette écoles formait surtout, à croire ceux qui s’en souviennent, à la concentration, au regard, à l’écoute, à la maîtrise du souffle. Le contrôle de soi conduit à l’ouverture.

C’est par la répétition sans cesse, en litanie, que les poèmes, ensuite, passaient dans la société, avide de les redire et remémorer – si la morale en était belle. Il y avait des soirées de joutes poétiques, récitations de fables, proverbes et contes, sur des thèmes choisis. Des sadous magnifiquement vêtus allaient de porte en porte chanter les épopées de l’Islam. Les Taliban les ont bannis. Que sont-ils devenus ? Qui s’en soucie ? Des fanatiques ont abêti les jeunes garçons, ne s’assurant même pas qu’ils puissent déchiffrer ce qu’ils ânonnent – et enfermé les filles dans l’ignorance.  Mais la nouvelle école afghane que peut-elle leur offrir hormis l’anglais de la rue et le goût du clavier ?

Au pays des Afghans, une ramette de papier vaut plus d’un mois de salaire. Le tapis de la laine du troupeau ne coûte, en revanche que de la patience. En lui-même, c’est une école. Le filage enseigne à manier les volumes, opération physique; la teinture initie à la chimie, le montage de la trame au calcul et à l’évaluation des besoins; le tissage rend perceptible l’espace-temps. En ces matières, les grands–parents conseillent les enfants qui apprennent ensemble. Les motifs du tapis ouvrent sur l’univers. La bordure figure un voyage ou un labyrinthe, notre passage ici-bas. L’alternance du clair et du sombre dépeint celle du jour et de la nuit. Le losange, partout réitéré, évoque l’unité de la vie, la cellule vivante et, dans un autre losange, le germe de vie. La croix trace la transcendance, la verticalité. Les étoiles indiquent le destin. Le tapis par son humilité incite au silence et à méditer.

Pour citer le poème de Bédel, mort en 1720 :  «toute ma vie, j’ai trinqué avec toi / mon art coule de l’amertume de cette ivresse/ cela fait si mal que tu ne puisses passer d’une rive à l’autre»…  ni comprendre  l’Afghanistan.

© Marie-Paule Nougaret  et Habib Haider  2004 (pour mille et une nuits)

Advertisements
Cet article, publié dans Ecologie, Rencontres, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.