Dehors dedans

On partira du plus secret. D’une promenade dans la forêt, loin du monde. Juste le bruit des pas qui crissent dans la neige. Un heure de marche peut-être, jusqu’à découvrir les fruits rouge-vineux, éclatant sur le feuillage sombre d’un arbuste sauvage ornemental : la viorne obier. Cueillir de ces baies pourpres dans le seau. Prendre son temps pour fabriquer cinq parfaites boules de neige, bien rondes, bien tassées. Ecraser les fruits cramoisis, jus toxique écarlate sous les ongles, les doigts tremblant d’excitation et de vitamine C. Teindre les boules de neige en rose. Les poser dans un creux du sol, comme un nid sur la neige. Là maintenant, il faut presser. Entourer de trois tiges de ronces, dentelle de feuilles sur fond blanc. Les flocons commencent à tomber, la lumière se grise, le jus diffuse comme du sang à travers la neige floue comme du duvet d’ange. Quatre clichés de format 6 x 6, qui donneront 7 tirages d’1m de côté, pour collectionneuse d’art trop doux, déchirant comme la ronce – dont la beauté s’exalte à l’agrandissement, chose étrange. La cérémonie terminée, on rentre par le même chemin, au chuchotement des sources sous la glace. Le soir même il n’y a plus rien dans la forêt.

Ça, c’était il y a sept ans. Cette année, Niels Udo se trouve en plein milieu de l’Atlantique. On croit souvent que c’est l’Espagne, mais les Canaries se situent sur la ride médiane des volcans, le dos complètement tordu de ce dragon fameux qui élargit le fond de l’océan, écarte l’Amérique de l’Europe à coups de tremblements de terre, pousse l’Afrique en coin vers le nord-est. Sur la gueule qui vomit cette matière acide, riche en métaux, formant le sable noir de l’île de Lanzarote : du basalte broyé par le ressac. Gris noir comme les récifs. La roche de laves refroidies, percée de bulles de gaz, flotte et se montre friable. Elle rend les sols fertiles comme le Paradis, et les hommes assez fous pour vivre près du feu qui menace de tout envoyer en Atlantide. Sur ce fonds magistral, les huîtres et les galets paraissent des joyaux aux nuances subtiles. L’océan vire au bleu de Méditerranée, avec lichens gavés d’oligo-éléments sous les embruns. Niels Udo joue avec le sel. Mais il dit «je travaille» et prend cela très au sérieux.

Depuis longtemps déjà, Il n’intervient que sur commande. Pour étaler le sel, en une nappe impalpable comme l’eau, il faut énormément temps, des bras et des outils. Les gens ne se rendent pas compte du travail que ça représente. C’est si fugace, aussi. Car il ne détruit pas, il «réorganise un certain endroit et la nature reprend les choses.» S’il utilise du bois, c’est qu’il est déjà mort. C’est vrai même des cent bouleaux coupés et tressés dans le célèbre nid monumental en sous-bois de 1978. Les amateurs, parfois, lui envoyaient des cartes, ayant dormi dedans. Adieu donc, il n’est plus. Niels Udo atterrit à Huston, au Texas, en ce mois décembre, hume l’air très chaud du désert sans idée préconçue. Il ignore ce qu’il va rencontrer. Il sait que sa quête tend à l’abstrait.

La ligne rassure et repose l’esprit, qui sépare clairement le jardin formel du sauvage, selon les principes sensibles de Jacques Wirtz. Sensibles et même sensitifs. Dans la végétation serrée, touffue comme une chevelure, chaque petit rameau, chaque cheveu, une antenne dans le ciel. Il y en a des milliards. Le rouge-gorge susurre dans la charmille, rousse l’hiver, taillée en rempart impeccable, au laser. C’est pour cette raison, explique un vieux traité, que l’on plante des charmes : ce bois fragile, bon à couper, nourrit des larves et les oiseaux chasseurs viennent y chanter.

La netteté donc n’exclurait pas la douceur. Jacques Wirtz l’a démontré chez lui, où il soigne les plantes, avant de les installer chez elles. Du jardin raide d’une dépendance de maison de maître, il a sorti un univers très tendre de buis ronds et bossus, irréguliers, lisses comme des rochers dans l’onde, qu’un confrère, ému, Louis Bénech, appelle des «doudounes». : on a beau savoir que ça pique, on voudrait s’appuyer dessus. «On dirait que les fées y ont travaillé» écrivait la Princesse Palatine d’un château disparu, fantôme, dont on garde les plans. Wirtz ne se refuse pas de créer des salles de verdure en tilleul narcotique, dans le style celles qui y continuaient le Pavillon du Roi. Il en a mis deux dans Paris, entre les lourds palais napoléoniens du Louvre et l’arc du Carrousel.

Toujours dans le classique légèrement surréel, on peut s’imaginer, sans même l’avoir vu, un mur, à Saint Tropez, palissé de citronniers, avec des buis au premier plan :  deux tons de vert sombre vernissé, rafraîchissant comme une fontaine en plein midi. On cite encore de Wirtz un parc à s’égarer au nord de l’Angleterre, chez le duc de Northumberland, qui en ouvre la porte pour une somme modique. Cascade au bassin de 70m. Potager en carrés néoRenaissance, mais planté de vivaces et de fleurs à couper, protégé des vents par des pommiers en forme plate, en diagonales inattendues.

Son chef-d’œuvre demeure l’université d’Anvers, qui vieillit tellement bien, comme les hêtres majestueux de la pelouse, envahie de dandelions par vagues, parsemée de trèfles à quatre feuilles. Les six degrés d’un long  escalier couvert d’herbe strient la prairie de part en part. Ailleurs, chez un particulier, des marches fondent sous le lierre. Tout ce qui est interdit, pourvu que le tracé, fort, nous détende. Le jardin comme oubli.

Jacques Wirtz et ses fils, Peter et Martin Wirtz, déplacent des montagnes à Londres afin, précise Peter, «d’éviter le contact avec les façades de verre» dans le jardin public de Canary Warf. La maison excelle dans les effets de textures : buttes de graminées qui font le gros dos sous la brume, ou se déchirent avec une rare élégance en cas de gel. La belle Catherine lui a confié son domaine, dont rien ne transpirera. Un endroit très champêtre, auprès d’une rivière vive, agitée de remous. La demeure ne vient pas tout au bord mais se reflète dans les douves. On dit que c’est très beau.

Mais à la fin il faut sortir et rejoindre la vie en ville, dans une profusion de fleurs pour se protéger. La corolle illumine le regard, le bouquet le captive et le retient, ce sont sorcelleries très ordinaires. Et la reine Catherine, décidément, obtient une fidélité sans faille. Le bouquetier se laissera couper en deux plutôt que de révéler sa fleur préférée.

Ses assistants estiment devoir défendre ses secrets, mais ce fou de Daniel Ost les divulgue : la rose incisée, suicidaire, secrète des phénols pour nourrir les microbes, alors sa tête penche. Avant cela couper en biais, en changeant l’eau. Brûler la tige des euphorbes, pavots et autres lactifères… Car il aime les fleurs sensiblement plus que de raison.

Il ne supportait pas de les tuer. Il a suspendu, une fois, mille corolles blanches, comme des étoiles, chacune dans un vase de verre, sur un fil de nylon. En repartant, les invités se chargeaient d’une de ces merveilles. Gros travail mais coup d’éclat. Bientôt on se collerait aux vitrines de Saint Nicolas, près de Bruxelles, où il a depuis fondé une école. Il étonnait par ses arrangements baroques, débauche de tulipes panachées demi ouvertes, de roses chair et pêches veloutées, sur un feuillage chocolat, ponctué de haricots bleu vif (Kelvia), débordant d’un vieux pot, dans un clair obscur digne des maîtres hollandais.

L’automne 2003 aura été fiévreux. Une exposition au Japon, de bouquets de mariages, organisée par son bureau de Tokyo. Plus de 2000 visiteurs payants. De retour en Belgique, le tourbillon l’a pris du lancement d’un livre. Au fil des pages, une cage de fleurs d’ail; des brins d’osier vermillon comme corail sur plage; une urne mauve nacrée au crépuscule, est-elle tissée d’algues ou de rubans de feuilles ? Il ne se souvient pas. Cela date de dix ans. Des botanistes l’attendent, c’est important. Un quart des plantes menacées. Ce boom de l’art floral finalement dangereux. Jamais il ne prendrait une orchidée sauvage même près de chez lui. Il leur faut des refuges. Et connaissant la Chine, sa flore fastueuse et les chasseurs de plantes, il dit «j’ai peur.»

Puis le soir revenu, en son jardin, il cueille «simplement des hortensias pourpres bleus avec une pointe de turquoise, fins comme des fils d’araignées, très rares» et des gousses de légumineuses pas tout à fait brunes encore. «Quelque chose de très automnal. Pour porter à ma femme» Daniel Ost sert les fleurs qui le lui rendent bien.

trois portraits choisis par Catherine Deneuve pour Vogue, la fidèle, 2003

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