La souffrance de l’Afghan

Ecrit avec Habib Haider, sur l’écologie d’un pays disparu                    In English here                                                                                                       

Il était une fois, dans les années soixante, peut-être, «le pays des Afghans». Cette vaste contrée s’étendait des replis des steppes désertiques jusqu’aux hautes vallées fertiles, irriguées par les neiges à 6000 m de l’Hindukush («qui tue les Hindous»). Au sud, quelques terres cultivables au microclimat doux, mais c’était l’exception. Trente ans de guerres n’avaient pas encore semé de mines les campagnes, ni rasé les villages et l’antique réseau d’irrigation. Des millions d’hommes et de femmes n’avaient pas dû se battre ou fuir. Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Turkmènes, Ouzbeks et d’autres tribus encore, cohabitaient sur une surface plus grande que la France, avec, bien sûr, des tensions.

La plupart de ces Afghans, environ neuf millions, cultivaient le blé, l’orge, la luzerne, la vigne et les abricots à sécher, sur une saison trop courte et bien trop rude pour garder du bétail. Ils étaient trois autres millions à guider des moutons et des chèvres sur les terres arides, ne restant nulle part plus de vingt-quatre heures, pour ne pas épuiser la flore éclose sous la rosée.

A la fonte des neiges, les caravanes pénétraient dans les montagnes, couvertes à perte de vue de tulipes en fleurs. Elles estivaient dans les hautes vallées, cultivées en terrasses, à 3000 et 4000 m. Elles redescendaient en août, hiverner au bout de 1500 km, sur la frontière de l’Iran et du Pakistan, plus loin dans des temps anciens, avant ces absurdes séparations.

Les pasteurs transportaient du fromage fermenté dans des pots de terre cuite et des paniers en vannerie ou en étoffe, calés dans des tapis tissés avec la laine de leurs propres animaux. Ils échangeaient la viande contre du grain. Les troupeaux fertilisaient les champs, tandis que les nomades aidaient les paysans à la récolte et à l’entretien des canaux. Ils n’auraient pu survivre les uns sans les autres. La rareté oblige à la complémentarité.  Les villes, encore très rurales, malgré leur histoire fort ancienne et les dômes d’azur de célèbres mosquées, abritaient tout au plus un million d’habitants.

Aux dires des voyageurs, le pain de ce pays, le lait de ces montagnes, l’eau même des ruisseaux exhalait un parfum qui procurait une ivresse particulière, farhat en langue persane ancienne (dari) comprise de tous. «Si sur mes cendres un jour pousse du blé /il donnera farhat à qui le mangera». Dans ce milieu très rude, on récitait des vers à tout propos, histoire de se rassurer, et de s’en souvenir. Aujourd’hui encore l’étranger s’enivre de beauté, mais l’Afghan ne trouve plus de goût au pain de l’aide internationale ; tandis que le pavot, par la force des choses semble-t-il, envahit les champs de blé.

Il est une autre raison pour la culture orale : le manque d’eau. 300 mm de pluie par an, à peine, même si les torrents afghans alimentent d’aussi grands fleuves que l’Indus. Pratiquement pas de forêt. La dernière serait détruite, dans les années 80, par l’élevage intensif des chèvres, une idée des Français, au financement wahabite. Une fois de plus, on s’acharnera à moderniser l’impossible pays. Quoi qu’il en soit, l’Afghanistan n’avait guère de bois pour se chauffer : les arbustes annuels de la haute montagne servaient à allumer le feu, et leurs graines tombaient au passage des troupeaux. La région n’offrait pas de matière première pour fabriquer du papier. Pas de livres de classe donc, ni de cahiers, sauf privilège. Pas de registre administratif, ni cadastre, ni recensement.

L’école publique touchait au plus 3 % de la population. Les familles éduquaient entièrement les enfants, leur montrant les gestes reçus des aïeux : la terre que l’on soigne et que l’on modèle, la laine dont on réduit le volume par le filage, les plantes pour la teindre et celles qui guérissent, le travail des matières nobles, métaux, pierres et os, l’amour du beau. On scandait les mille préceptes indispensables pour demeurer en vie et libre : «attention où tu mets le pied, respecte la vie» Autrement dit, par Muslah-al- din Saadi (1200-1291), «ne dérange pas cette fourmi qui œuvre pour vivre et s’en trouve heureuse»; le grand-père ajoutait : «elle travaille pour toi». Chacun pouvait citer des centaines de vers en nommant leur auteur et raconter des paraboles en désignant un symbole sur un objet ou un tapis..

Les familles nomades devenues trop nombreuses cherchaient des terres fertiles pour y fixer quelques-uns des leurs. Leurs frères errants portaient les nouvelles, et les messages urgents allaient à cheval, depuis cinq mille ans. Caravaniers ou paysan, un même peuple… Dans cette existence précaire, la prévoyance signifiait prudence, égards et hospitalité. Le père interloquait l’enfant : «ne vend pas ton tapis, même pour dix mille dollars, dans le désert, car tu mourras de froid sur ton tas de billets et l’acheteur reprendra l’argent sur ton cadavre». Mais de Saadi encore : «les êtres humains forment un seul corps/ étant faits de la même essence/ Si un membre tombe malade / le corps souffre tout entier» Le quatrain figure inscrit dans l’amphithéâtre de l’assemblée générale des Nations Unies à New York.

La culture afghane avait reçu et étudié les grandes religions du dehors : Bouddhisme, Zoroastrisme, Islam. Elle avait permis la greffe unique de l’art Greco Bouddhique, producteur de merveilles. Elle a gardé jusqu’au 20ème siècle, la tradition d’écoles appelées Madrassa-é nazmia ou «écoles universelles», à ne pas confondre avec les Madrassas des mosquées, ou, plus récemment, des Taliban. L’école islamique doone des rudiments de religion et de lecture du Coran, elles n’enseigne pas l’art d’écrire. L’école universelle formait garçons et filles de certaines familles et de leurs serviteurs. Elle a subsisté parce que l’Afghanistan était le château fort et le refuge des coûtumes de la Perse, après avoir été celui de Bactriane.

Cette école a produit de grands noms de l’art et de la littérature : le peintre Bhezod, le savant Umar Khayyàm (1050-1123) inventeur de l’inconnue x en algèbre, les poètes Farid al-din Attar (1150-1220), auteur de La Conférence des oiseaux, Shams-al-din-Muhamad Hàfiz (1320-1399), que Goethe a vénéré, le philosophe pachtou Khatak, auteur des Trésors cachés, la poètesse soufi Nazo Ana, et, au 20ème siècle, Said Djamaloudin Afghani. Ils y ont appris la calligraphie, la géométrie, les mathématiques, la musique, l’astronomie, la philosophie et la religion, l’art de broyer des pigments pour obtenir des couleurs et le goût de la perfection. Cette écoles formait surtout, à croire ceux qui s’en souviennent, à la concentration, au regard, à l’écoute, à la maîtrise du souffle. Le contrôle de soi conduit à l’ouverture.

C’est par la répétition sans cesse, en litanie, que les poèmes, ensuite, passaient dans la société, avide de les redire et remémorer – si la morale en était belle. Il y avait des soirées de joutes poétiques, récitations de fables, proverbes et contes, sur des thèmes choisis. Des sadous magnifiquement vêtus allaient de porte en porte chanter les épopées de l’Islam. Les Taliban les ont bannis. Que sont-ils devenus ? Qui s’en soucie ? Des fanatiques ont abêti les jeunes garçons, ne s’assurant même pas qu’ils puissent déchiffrer ce qu’ils ânonnent – et enfermé les filles dans l’ignorance.  Mais la nouvelle école afghane que peut-elle leur offrir hormis l’anglais de la rue et le goût du clavier ?

Au pays des Afghans, une ramette de papier vaut plus d’un mois de salaire. Le tapis de la laine du troupeau ne coûte, en revanche que de la patience. En lui-même, c’est une école. Le filage enseigne à manier les volumes, opération physique; la teinture initie à la chimie, le montage de la trame au calcul et à l’évaluation des besoins; le tissage rend perceptible l’espace-temps. En ces matières, les grands–parents conseillent les enfants qui apprennent ensemble. Les motifs du tapis ouvrent sur l’univers. La bordure figure un voyage ou un labyrinthe, notre passage ici-bas. L’alternance du clair et du sombre dépeint celle du jour et de la nuit. Le losange, partout réitéré, évoque l’unité de la vie, la cellule vivante et, dans un autre losange, le germe de vie. La croix trace la transcendance, la verticalité. Les étoiles indiquent le destin. Le tapis par son humilité incite au silence et à méditer.

Pour citer le poème de Bédel, mort en 1720 :  «toute ma vie, j’ai trinqué avec toi / mon art coule de l’amertume de cette ivresse/ cela fait si mal que tu ne puisses passer d’une rive à l’autre»…  ni comprendre  l’Afghanistan.

© Marie-Paule Nougaret  et Habib Haider  2004 (pour mille et une nuits)

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The Afghan suffering

Ecology of an extinct country

(with Habib Haider)

En Français ici

Once upon a time, in the sixties perhaps, there was a « country of the

Afghani ». This vast land streched from the innermost reaches of the desert

steppes to the fertile high valleys irrigated by the melting snows of the

Hindu Kush, or « killer of Hindus ». To the south lay some agricultural lands

where the climate was exceptionally mild. The countryside had not yet been

sown with the landmines of a thirty-year war; the villages and the ancient

irrigation network had not been razed. Millions of women and men had not

been forced to fight or flee. Pashtuns, Tajiks, Hazaras, Turkmen, Uzbeks and

other tribes lived side by side, at peace more or less, on an area the size

of France.

Most of these Afghanis, some 9 million, cultivated wheat, barley, alfalfa,  grapes and apricots to dry. The climate was too rough and seasons too short to raise livestock. Three million others led sheep and goats over the aridearth, stopping no more than 24 hours in any area, so they would not overgraze the flora beneath the morning dew.

When the snow melted, caravans entered the mountains, which were covered with tulips in bloom as far as the eye could see. Summering at 3000 to 4000 meters [9,000 to 12,000 feet] in the terrace-cultivated valleys, they came back down in August, traveling 1500 kilometers [750 miles] to spend the winter on the border between Iran and Pakistan; in ancient times they traveled further, before those absurd separations.

Shepherds transported fermented cheese in earthenware or baskets, which they secured between rugs woven from their own animals‚ wool. They traded meat for grain. Fields were fertilized with manure from the herds, while nomads helped peasants to harvest and repair the canals. One could not survive without the other. Scarcity calls for complementarity. Cities, still rural

in spite of their ancient history and the famous sky blue domes of their mosques, sheltered at most one million people.

Travelers would say that the bread from this country, the milk from these mountains, even the water from the brooks, exhaled a perfume which instilled a special kind of intoxication, or « fahrat » in dari, the ancient Persian language which everyone understood. « If on my ashes, one day wheat should

sprout, it will give fahrat to the one who eats of it ». In this harsh environment, verses were uttered for any occasion, for comfort and remembrance. Nowadays, the foreigner can still be carried away by the beauty, but Afghans find the bread of international aid tasteless, while poppies seem to spread by force of circumstances over the wheat fields.

There was another reason for the oral culture: the lack of water. Barely 30 millimeters of rain a year, even though Afghan mountain  streams feed rivers as big as the Indus. There are almost no forests. The last one would be destroyed, during the eighties, by intensive goat raising–a French idea financed by the Wahabite. Once again, modernisation was forced upon that

untamable land. In any case, Afghanistan lacked wood for fuel. Annual bushes from the high grazing-land were used to light fires and their seeds fell as he herds went by. The region did not yield the resources to make paper. So there were  no books or writing paper in classrooms, except for the privileged. Neither were there registries, cadastres, or censuses.

Public schooling was available, at most, to three percent of the population. Families alone educated their children, showing them the ancestral skills: how to care for the earth and how to shape it, how to spin wool to reduce its volume, which plants to use for coloring and which for healing, how to work precious matter, metals, stones and bone, the love of beauty. Athousand precepts, indispensable to remaining alive and free, were retold: « beware where you set foot, show respect for life. » Or, put in another way, as Muslah-al-din Saadi (1200-1291) said: « Do not disturb the ant that labours to live and enjoys  » ; the grandfather would add: « It is working for you » Everyone could recount hundreds of verses and the authors’ names,as well as recite parables while pointing out selected symbols on an object or a rug.

Nomad families, as they grew too large, would search for fertile lands where

some of their members could settle. Their roaming brothers brought the news

while urgent messages traveled by horse, as they had for 5,000 years. Caravanners or farmers, they were one and the same people. In this precarious life, foresight meant prudence, consideration and hospitality. A father would startle his son: « Do not sell your rug in the desert, not even for ten thousand dollars, for you would die in the cold on your matress of your bills. The buyer would take his money back on your corpse. « Or in Saadii »s words:  « human beings form one body, made of the same essence, if one member is ailing, the whole body suffers » This quatrain is inscribed in theamphitheater of the General Assembly of the United Nations in New York.

Afghan culture accepted and studied the main foreign religions: Buddhism, Zoroastrism, Islam. Its unique grafting of Greek and Buddhist art produced marvels. It perpetuated up to the 20th century the traditional Madrassa-énazmia schools, or « universal schools », not to be confused with the Madrassas of the mosques, or more recently, those of the Taliban. Islamic schools teach basic notions of religion and Koran reading; they never taught

the art of writing. The universal school would educate boys and girls of certain families and their servants. It survived because Afghanistan was the stronghold and refuge of Persian customs, and of Bactrian customs before that.

Great names in art and literature come from these schools: Bhezod, the painter; Umar Khayyàm (1050-1123), the scholar who invented the unknown value « X » in algebra; the poets Farid al-din Attar (1150-1220), author of « The conference of the birds », and Shams-al-din-Muhamad Hàfiz (1320-1399), venerated by Goethe; the Pashtun philosopher, Khatak, author of the « Hidden Treasures »; the female Sufi poet Nazo Ana and, in the 20th century, Said Djamaloudin Afghani. They were taught calligraphy, geometry, mathematics, music, astronomy, philosophy and religion, how to grind pigments for colours, and a yearning for the perfect. The schools, if we are to believe those who remember, mainly taught how to concentrate, look carefully, listen, and control breathing. Mastery of self leads to openness.

Endlessly repeated as litanies, poems would be passed on to a society eager

to retell and memorize them, when the teaching was good. There were evenings with poetry contests, and recitations of fables, proverbs and tales on chosen themes. Beautifully clothed Sadhus would sing the epic poems of Islam from door to door. The Talibans banished them. What happened to them? Who cares? Fanatics have turned boys into half-wits, by not making sure they could decipher what they were droning out. They have jailed girls into ignorance. What will the new Afghan schools offer them but street English and a taste for the keyboard?

In the country of the Afghani, a ream of paper costs over a month’s  salary. The rug made from the herder’s wool, on the other hand, demands only patience. It is a school in and of itself. Spinning teaches the handling of materials, which is physics; dyeing teaches chemistry; mounting of the warp, computation and estimation of needs; weaving reveals the space-timerelationship. Grandparents teach these topics to children, who learn together. A rug’s designs open to the universal. Its borders depict a journey or a labyrinth, our passage on this earth. Light and dark alternate to represent day and night. The diamond shape, ever so present, evokes the unity of life, the living cell and, in another form, the germ of life. The cross reflects transcendence, the vertical. The stars suggest destiny. The rug, in its humility, invites silence and meditation.

To cite these lines from Bédel, who died in 1720: « All my life, I drank with

you; my art stems from the hangover; it hurts so much that you cannot cross

from one bank to the other », nor ever understand Afghanistan.

Habib Haider & Marie-Paule Nougaret

Translation by Odette Grille & Marc Tognotti © 2004

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Dernières nouvelles d’Arnica montana

(2009)

A l’aube, dans le brouillard, sur les pentes du Markstein, en juillet, dans les Vosges, on tremble de froid sans cache-nez. Ne pas sortir du chemin pour ne pas se perdre : deux traces de pneus dans l’herbe mouillée, laissées par des engins d’entretien des pistes de ski. Quelque fleurs d’arnica brillent dans la pénombre qui semblent tenir en l’air par l’opération du Saint Esprit. La couleur c’est de l’or, solaire et chaud, cœur piqueté de rouge. Au grand jour ce sera pareil : Arnica montana flotte sur les prairies.

Bernadette se matérialise, en pantalon ciré vert de pêcheur, se relève, sourit, chignon gris comme-il-faut défait par le brouillard et joues roses de jeune fille, gros paquet de fleurs oranges sous le bras. 6 kg peut-être, peu importe : chacun fournit ce qu’il peut dans cette équipe de cueilleurs locaux et on partage l’argent. Bernadette cueille l’arnica depuis vingt ans. Il s’agit ce matin de plantes entières, 400 kg pour le laboratoire Wéléda, médecine anthroposophique et cosmétiques végétaux.

On tire à la base, la plante casse net avec un craquement de soie (« le cri de l’arnica » pense le néophyte). Viennent 2 cm de racine et la longue tige fleurie. A 7h arrive le collecteur qui pèse la récolte à la balance romaine. A 8h, ils en ont fini et déjeunent à la Maison d’Accueil, de munster biologique délicieux et café délavé de collectivité. A 10 h, les plantes se trouveront chez Wéléda près de Mulhouse, triées dehors dans le jardin, rentrées, lavées, séchées puis introduites dans l’alcool, pour fabriquer de la teinture mère, base des médicaments, avant la fin de la journée. Des camions frigo, pendant ce temps, enlèvent d’autres fagots d’arnica à l’ombre sous les arbres pour les emporter à Lyon, au laboratoire Boiron. Là, le leader mondial de l’homéopathie fabrique aussi de la teinture mère : 20g/litre, 3 semaines, filtrer. Durée théorique cinq ans.

L’arnica n’attend pas. René Pierrot m’a prévenue : « tu ne peux pas les garder ». Les trois fleurs que j’ai prises ont viré à la graine comme des boules duveteuses de pissenlit en trois jours seulement. Envolée la couleur, voir Larousse pour les détails : «je sème à tout vent». C’est bien pourquoi Pierrot possède à Gérardmer ce beau séchoir dont les plantes ressortent comme repassées, les cœurs de soucis plats comme des pièces de monnaie. Pierrot cultive en biologie cueille et distribue les 32  plantes médicinales en vente libre; dont Arnica n’est pas. Il en sèche la fleur pour des laboratoires ; et il la met à macérer dans une huile de massage, sans autre conservateur.

La vertu, chacun la connaît : résorber les bosses et les chocs. Appliquer en l’absence de plaie. La pommade figure parmi les grands classiques. La tisane fut le remède héroïque de Goethe lors de son infarctus (auquel il survécût neuf ans). Les montagnards gardent la fleur dans le schnaps. Mais depuis peu le grand public s’est entiché de l’arnica. L’huile fait un tabac chez les sportifs et en soin post opératoire d’esthétique en Californie. Le gel s’applique sur les piqûres d’insectes en Allemagne. Les granules d’homéopathie, en très haute dilution, s’écoulent par dizaines de millions contre les chocs au corps et à l’esprit.

60% des mères en France utilisent l’homéopathie et arnica vient devant. Boiron cèle le chiffre exact, mais la firme a prélevé 8,62 t d’arnica en 2008 dans les Vosges, on le sait par les déclarations. Soit à 50€ le kilo, 431000 € de matière première, pour l’ensemble de ses spécialités.

L’arnica se mérite. Il faut pour la cueillir une autorisation, que l’on achète en mairie de Ranspach, Fellering ou Oderen en montrant la commande d’un laboratoire. Ensuite il faut prévoir des gants, sous peine de blessures aux mains. Reste à attendre la date d’ouverture : la fleur qui n’attend pas sait en effet se faire longtemps désirer. En 2007 il n’y en avait pas « On a pris le strict minimum pour ne pas mettre l’espèce en péril» dit Stéphanie Mansion, responsable des achats de Boiron. De cette piètre floraison, on accuse le temps : pas de neige en hiver ni de pluie au printemps. En 2008, il a plu et la fleur d’arnica abonde, pourtant les hôteliers parlent de cueillettes exagérées. Naguère la Forêt Noire qu’on voit au loin, regorgeait d’arnica, accusent-il, désormais les Allemands viennent ici. De fait, leur pharmacopée ne cite plus Arnica montana disparue du pays, mais une espèce différente Arnica chamissiona. Pour l’homéopathie toutefois, il n’en est pas question : une médecine fondée sur la description physique et morale des remèdes s’interdit toute substitution.

La surexploitation, notre cueilleuse de l’aube n’y croit pas : «plus on en cueille plus il y en a » Ça peut paraître fou, sauf à des jardiniers comme elle : si l’on coupe la fleur, deux autres apparaissent de part et d’autre de la tige; si l’on casse la racine, les yeux dormants vont se réveiller et des feuilles sortir avant l’hiver, s’il pleut. Bernadette a participé à des essais de culture, trop brefs à son goût. Car il s’agit d’une plante difficile mais sur sa terre d’élection. Au sud des Vosges, le Markstein essuie tous les crachins de l’océan, parfois on s’y croirait en mer sur les hauteurs, profondeurs opaques à ses pieds, et le massif présente le sol idéal, très acide et drainant.

Il n’est pas en effet pour l’arnica, de site comparable. Des cliniques suisses y viennent tous les ans depuis 1921. La fleur certes éclot dans les Alpes, les Pyrénées, l’Auvergne, la Bretagne, l’Ecosse mais il faut aller jusqu’en Roumanie, dans les Carpates, pour en trouver en quantité. Wéléda y organise avec le WWF la production durable de 3 t de fleurs séchées. Cependant la demande grandit toujours et Vincent Fillot, cueilleur  de 39 ans, soupire : « je suis persuadé qu’on fait plus de mal que ce qu’on veut bien dire». Il arrive de l’Ardèche, livre au fil de l’an, 165 espèces végétales à des clients susceptibles de les vérifier à la loupe. Il s’est formé lui même « avec les gens de Boiron ». Car aux termes d’un décret daté de Vichy le 11 septembre 1941 « il n’(est) plus délivré de diplôme d’herboriste ». Il fallait détruire ce savoir et la liberté qu’il procure, sans se soucier de l’attention que l’herboriste porte aux plantes pour leur conservation.

Cependant aujourd’hui la fragilité des plantes se perçoit. Pour certaines espèces désormais il faut selon Fillot « courir trois jours dans les Alpes pour gagner 20 €». Encore les autorités interdisent-elles les plus rares, au niveau des départements. Mais la responsabilité se révèle très partagée : parmi les plus menacées du monde, à cause de notre médecine de pointe, figure Prunus africana, cerisier des forêts d’Afrique : l’aubier, juste sous l’écorce, est un spécifique des tumeurs de la prostate. Compter 2 000 kg pour 5 kg d’extrait. Il suffit de ne pas prélever toute l’écorce, mais on pèle l’arbre et le tue au Cameroun, au Congo (RDC), en Guinée équatoriale, au Kenya, à Madagascar et en Tanzanie; seul le Burundi semble l’épargner.

L’été 2006, ils ont bien dû se rencontrer, bon gré mal gré sur le Markstein, ceux qui montaient de la vallée pour la cueillette et les professionnels qui venaient dix jours et dormaient à la Maison d’Accueil. D’habitude, ils se voyaient de loin sur les prairies des hautes chaumes, sous le ciel. Ils se retrouvent côte à côte, à cueillir le même tapis de fleurs :  40 ha d’arnica ont disparu d’un an sur l’autre. C’est qu’ils ne sont pas seuls, l’été, à travailler sur les sommets. A la belle saison, le Vosgien ouvre sur les terrains communaux une ferme auberge dont le statut exige que les produits viennent des alentours. A commencer par le fromage, de Munster ; normalement issu du lait de la petite vache de race vosgienne qui ne craint pas les pentes, dédaigne l’arnica toxique et rumine les graminées. Sans elle, la pelouse où l’on skie l’hiver tournerait aux buissons de myrtilles. Or il suffit de chauler les chaumes ou d’y épandre du purin, pour voir pousser une flore admirable, grasse, à base de trèfle et augmenter la production de lait. Mais adieu l’arnica pour plusieurs années.

René Pierrot a vite compris : le productivisme allait tuer l’arnica et le bon fromage par la même occasion, comme en Forêt Noire sans doute. Avec ses nouveaux amis, ils décident d’alerter l’association AVEM (Association Vosgienne d’Economie Montagnarde), qui cordonne les communes et le Parc Régional. Ils tempêtent si fort qu’un an plus tard, en juin 2007, se signera la Convention qui assigne à tous des devoirs. Prendre une seule plante dans 5 m2. Et défense, désormais, d’engraisser les près communaux, en échange de quoi l’heureux agriculteur ne paye pas de loyer.

En Forêt noire, en 2008, un cultivateur allemand a réussi à récolter 8 t d’arnica. Bernadette nous assure que la plante progresse sur le Markstein, qu’on voit de nouveaux tapis de fleurs. La neige venue tard et restée jusqu’à la fin mai promet une belle récolte 2009. Wéléda invite les journalistes pour en juger. La permanente de l’AVEM, Valérie Auroy, espère qu’à la pause du casse-croûte, comme l’an dernier, un cueilleur se lèvera pour entonner « Terre de liberté». Et tous de reprendre en choeur.

Marie-Paule Nougaret pour le Monde 2 (2009)

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Plastoc

(2001)

Dix ans de prison et 18 000 Euros d’amende, voici ce que risque, au Bengladesh, quiconque s’aviserait de fabriquer des sacs en plastique ordinaires, en polyéthylène, d’une épaisseur de 2 microns (µ) ou moins. L’utilisateur, quant à lui, encourt une pénalité de 9 Euros. La mesure date de mars 2002 et le public, semble-t-il, s’en débrouille. Des fanatiques ont conservé des poches de plastique, qu’ils cachent, pour aller au marché, dans les cabas en jute, une fibre végétale de nouveau très en demande. L’industrie locale du papier connaît aussi un boom (pour emballer les fruits). Le pays n’ayant pas de pétrole pour fabriquer le polyéthylène (PE), le gouvernement espère des économies de devises. Mais c’est parce qu’il y va de leur survie que les Bengalis acceptent l’interdiction.

Au pied d’un Himalaya déboisé depuis un siècle et demi et en bordure du Golfe du Bengale, le Bengladesh vit dans un immense delta, au rythme des crues. Le sac en PE y entre vers 1980 et vite prolifère : c’est l’objet occidental le moins cher, cependant les industriels en tirent 6 fois le prix de revient. Les sites de fabrication se multiplient : 16 en 1984, 300 en 90. Mais en 1988 et en 98, des inondations extrêmes submergent 2/3 du pays. On s’aperçoit que des sacs en PE, archi solides, obturent  tous les canaux d’évacuation. Le journaliste Hossain Shahriar part en campagne pour leur prohibition. La presse de l’Asie le suit. C’est ainsi qu’un pays pauvre et menacé par la montée des mers  – car son sol est très bas- a banni cet objet qui nous semble anodin.

Dès1999, en fait, l’état d’Himachal Pradesh, au nord de l’Inde et le Sikkim, qui vivent entièrement du tourisme, ont proscrit les sacs en PE et sanctionné les boutiques qui en proposaient. Le Népal, leur voisin, aimerait s’en défaire aussi, pour parfaire son image de montagne intacte dans le ciel. Les nombreux écologistes népalais détestent en particulier les sacs noirs (sacs poubelle), fabriqués, comme partout, avec des chutes de production de différents plastiques, qui peuvent contenir des toxiques, dangereux à brûler – façon traditionnelle d’éliminer les déchets, quand on n’en nourrit pas les animaux.

Par exemple, disent-ces écolos, certains plastiques contiennent du souffre (présent dans le pétrole brut) dont les fumées donnent dans l’air, avec la vapeur d’eau, de l’acide sulfurique – pluies acides sur les forêts, atteintes aux poumons. Ou, pire, le plastique PVC (polychlorovinyle) contient du chlore qui, en brûlant, dégage des dioxines (et de l’acide chlorhydrique). Ceci rappelle fort ce qu’on entend en France à propos d’incinération. Brûler des sacs en polyéthylène pur (transparents) en revanche, n’est pas nocif. Le PE ne contient que de l’hydrogène et du carbone – mais c’est ce carbone de pétrole, justement, dont la combustion chauffe l’air et menace le Bengladesh d’être englouti. De plus la molécule de PE, à température normale, reste indestructible. D’où son effet décoratif connu dans les paysages divers.

On considère qu’un sac en plastique met de 200 à 500 ans à disparaître dans la nature. Ce sont de simples estimations, rappelle Hilaire Beawa de l’ADEME, «on n’utilise le sac en PE que depuis 50 ans». Mais une chose est sûre, c’est costaud. Selon le journal Mumbai Central., le vétérinaire PS Lonkar en a extrait 46 kg de l’estomac d’une vache errant dans la ville de Bombay (comme partout en Inde). Par chance la bête a survécu. «Les ventres de nos vaches, sont distendus par les sacs d’épluchures qu’elles mangent sur la voie publique» affirme l’homme de l’art. Il a dû pratiquer la même opération sur divers pensionnaires du zoo, auxquels le public, attendri, portait des restes – dévorés avec le contenant. Dès mai 2002, Bombay a donc copié le Bengladesh en décrétant la même interdiction. Mais ça ne suffit pas, estime Lonkar, car le PE de plus de 2 µ d’épaisseur, toujours autorisé, «commet exactement les mêmes dégâts». On parle d’un nouveau seuil de 2,5µ, en espérant -ce que croit l’industrie-, que le public réemploie, sans les jeter, les sacs en plastique fort.

Aujourd’hui le sac en PE reste à Cuba une précieuse rareté, tandis que le Pakistan l’a proscrit, comme l’Afrique du Sud (qui en consommait 8 milliards par an)  et l’île de Taiwan au 1er Janvier 2003. La  Nouvelle Zélande examine la question. L’Australie lance la campagne “Ban the Bag” (Bannissez le Sac), et la Papouasie Nouvelle Guinée à travers la Papua New Guinea Coastal Cleanup Association en étudie l’interdiction. L’Irlande lève sur les sacs en PE une taxe de 10 centimes. L’Angleterre envisage de s’y mettre aussi. Et les organisateurs du festival du vent (musical) de Corte, militent depuis décembre 2002, pour leur interdiction totale en Corse. Ils ont des arguments.

Le WWF, Greenpeace et autres amis de la faune,  nous le répètent depuis trente ans, les tortues de mer confondent le polyéthylène translucide avec d’appétissantes méduses, s’étranglent et en meurent. Les dauphins, eux aussi, qui n’ont pas bonne vue et se dirigent à l’oreille, s’asphyxient sur des sacs, parfois marqués, comble d’ironie : «surtout ne jetez pas, rapportez à la caisse». «Ils ne savent pas lire» plaisante (en riant jaune) François Galigani de l’IFREMER. Sa collègue Anne Collet, du Muséum d’Histoire Naturelle à la Rochelle, aurait compté 37 échouages dus aux sacs, pour l’année 17. Lui même connaît la question. Il étudie les déchets en mer depuis 75. Après 35 campagnes de chalutage et de plongée, sur les côtes de l’Europe, il est formel : les sacs en plastique constituent 80% des rebuts qui gisent par le fond.

Certains endroits les gardent. Le courant de Ligurie apporte des sacs en PE devant Nice. Un autre gros amas s’est formé par 650m. de fond devant Marseille, mais la situation se stabilise depuis que la ville emploie une station d’épuration munie de grilles, qui retient le plus gros. Le pire, c’est la côte Basque, très exposée aux détritus : l’hiver, un courant y arrive le long de l’Espagne, l’été, un autre y descend de la Gironde. Tout reste au coin de Biarritz, Bayonne et Cap Breton. Au point que la région Aquitaine paye les pêcheurs qui rapportent des déchets à terre. Ceux ci savent, d’ailleurs, que les sacs en PE causent parfois des avaries périlleuses en mer, d’hélices ou de pompes à eau.

Le chercheur en est venu à haïr ces pauvres sacs dont la France produit selon lui16 milliards par an. Et il n’est pas le seul. Mais comment faire ? Facile de transporter quelque panier pour faire ses courses, mais quid des achats de dernière minute ? C’est là que les nouveaux entrepreneurs dans le secteur écologique entrent en scène et nous proposent le sac biodégradable. Non pas à moitié dégradable, comme il y a dix ans, où l’on se contentait d’insérer un peu de végétal ça et là dans le PE, pour qu’il se fragmente. Les agriculteurs fatigués d’épandre du compost orné de bouts de plastique bleu n’en veulent plus. Un sac totalement comestible par les bactéries.

En Angleterre, on les fabrique en tapioca et la presse anglaise de titrer, très méchamment : «enfin du tapioca mangeable !» L’Italie élabore une susbstance d’amidon de maïs, transformée en sac, en France, sous le noms de biobag, par la société Yokozuna de Meaux. On enterre le sac, ou on l’incorpore au compost qui l’absorbe en deux ou trois mois. L’auteur de ces lignes s’y est essayé avec succès. La non toxicité de la matière et des encres sont certifiés par la norme EN 13432. «Dans l’eau propre au frigo, ça ne bouge pas, mais dans l’eau chaude au Bengladesh, avec un peu de boue, je ne leur donne pas une semaine » affirme Philipe Lebacq, de Yokozuna, complice du projet d’interdiction en Corse. Reste la question du prix.

Un fabricant du Gard, contacté par nos soins, distribue les sacs en PE, nus, sans inscription, pour 6 E le 1000, et ceux en papier (blanc) 14,3 E le 1000. Un sac biodégradable, en revanche, revient à 10 centimes d’Euros,  si on les achète par 10 000 (1000 E). Il faut pouvoir se le permettre. De plus, tout le monde ne jouit pas d’un jardin. Un espoir pourtant se dessine. Certaines villes collectent déjà les déchets végétaux dans des grands sacs biodégrables. L’université du Bauhaus de Weimar, en Allemagne, a lancé l’expérience, avec plusieurs super marchés de Kassel, d’emballer certains aliments dans du plastique biodégradable – récupéré ensuite, par la ville, avec les déchets verts, et composté. Selon les premiers sondages, on se plaint que les aliments concernés soient peu nombreux; et même il semble qu’à Kassel on se trompe moins de poubelle qu’avant.

Pour Ça m’intéresse (juin 2001)

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Mercure et grincements de dents

Ne le dites à personne, la Norvège interdit les amalgames au mercure dans les dents. La Suède, contrainte par le traité de Maastricht, tolère cette marchandise mais ne la rembourse plus; donc les dentistes n’en usent pas. Le Danemark en restreint l’usage aux molaires et encore, dans certains cas. En Allemagne, le procès de 1500 plaignants contre un fabricant d’alliages dentaires s’est conclu par un arrangement coûteux; on n’enseigne plus la pose d’amalgames; chacun peut subir un test d’intoxication au mercure et s’il s’avère positif, obtenir la dépose gratuitement.

Ne le répétez pas, mais en fait de plomb, les plombages contiennent du mercure. A basse température, ce métal liquide émet des vapeurs qui se lient en partie aux graisses et parviennent au cerveau par deux voies : remontant le nerf olfactif par sa gaine de myéline; ou par les poumons et le sang. Si bien que les dentistes se trouvent menacés comme les patients, à la pose comme à l’enlèvement. Une fois dans le crâne, le métal commet des dégâts.  Le personnage du chapelier fou d’Alice au pays des merveilles n’a pas d’autre origine : l’industrie chapelière travaillait du chapeau dans les gaz mercuriels. On accuse aujourd’hui les amalgames de l’autisme et d’Alzheimer.

Surtout n’en dites rien, les autres usages régressent. Adieu, les thermomètres au mercure trop cassants, good bye le mercurochrome rouge-vif, une directive de 2007 les bannit. Une autre de 2008 empêche de rejeter du mercure dans l’eau. Les dentistes doivent stocker à part les effluents mêlés de mercure. Un accord mondial se dessine, avec l’espoir d’arrêter l’intoxication des peuples d’Amazonie, dont la Guyane, par le mercure de la ruée vers l’or. La mine de mercure d’Almaden en Espagne, ouverte au temps des Phéniciens, va même fermer, au bout de trois mille ans.

Laissez tomber, ça n’intéresse pas. Le Parlement européen s’est inquiété du mercure dans les bouches, mais les autorités, elles, l’approuvent, au refrain de : « pas de preuve, pas de danger ». Pas de preuve, si l’on veut. La revue Médecine et longévité voit dans le mercure dentaire un «  probable déterminant majeur » d’Alzheimer. On ne fait pas plus prudent, mais ça a déplu : la toxicologie, ce parent pauvre de la recherche qu’aucun industriel ne s’intéresse à financer, agace fort en haut lieu.

Des autopsies décrivent l’accumulation de mercure, dans le cerveau, dans la zone démolie par Alzheimer. Mais tous les porteurs de mercure ne finissent pas oublieux, car la loterie génétique joue. Il existe plusieurs versions de la substance biologique (APOE) capable de se lier au métal pour l’évacuer. Suivant celle qu’on a tirée, l’élimination s’opère bien ou pas du tout. Telle mère que les amalgames ne gênent pas peut ainsi porter un enfant au système nerveux atteint. A l’appui de la thèse, le sort des Japonais. Comme les Yorubas du Nigéria, beaucoup trimballent la pire APOE, corrélée à de bonnes chances d’Alzheimer. Pourtant ils ne connaissent pas la maladie; sauf quand ils migrent en Occident et s’y font réparer les dents, mais gardez le pour vous.

Le Canard Enchaîné, 2009, rescapé publié le 25 août 2010

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Un tour chez les jardiniers

1990, inédit

Le monde se partage entre ceux qui aiment les plantes et ceux qui ne les voient pas. Au fond, c’est la seule distinction qui tienne. Penché vers une plate bande, dîtes seulement : « la jolie blanche, là, au pied de la santoline, quel est son nom?» et l’échange commence :  le maître de la plante exulte. Et pour vous remercier de la faire exister, il énonce, royal, son nom latin, passeport pour toutes les langues. Premier contact avec l’espèce, on écarquille les yeux. Pour mieux s’en rappeler il faudra la revoir ailleurs, apprendre inconsciement le type cher à Goethe, qui en montrait les variations en fonction du milieu ; ou, mieux, tenir une bouture de la main du maître, mugnificent, et soigner en tremblant la transplantée fragile. Bien des plantes doivent mourir sans donner de raison, pour que le néophyte devienne sage. Aucune mort cependant n’imunise contre le coup de cœur, l’envie d’arracher un pot de violettes sur le trottoir aux gaz d’echappement.

Le monde se partage entre les aveugles et les enfants, qui jouent des heures, des jours, avec un caillou, des brindilles :  dejà tout un jardin. Il en est de toute sorte, des enfants de tout âge. Tôt ou tard on ouvre les yeux : l’amour du végétal passe, fugace, ou s’installe à demeure, en tout cas ne survient que tous sens en éveil ou dans la réverie. Décrire les plantes n’y suffit pas. Aucun texte, jamais, ne fera du lecteur un botaniste. Aussi préférons nous, plutôt que des jardins, parler des jardiniers.

On pourrait commencer par des professionnels.  Robert  Carvallo avait 48 ans, l’âge où l’on aspire à un poste de direction générale à la banque  Paribas. Il est parti pourtant, ne gardant qu’une activité de conseil, intermittente, abandonnant pouvoir et droits sur un capital de 6,5 millions de francs. Parti pour retrouver sa femme au potager, depuis célèbre, de Villandry. Son bureau dans la vieille tour ouvre, par une poterne de château fort, sur une terrasse où des buis dessinent les carrés de l’amour : amour tendre en forme de cœurs, amour tragique en lames de couteau, amour adultère en papillons et billets doux, amour passion en coeurs brisés.

Fantaisie d’un grand-père espagnol, biologiste, d’origine modeste, marié à une riche Américaine, rencontrée à Paris, dans le laboratoire d’un futur prix Nobel vers I9OO. Le jardin suit un plan authentique de la Renaissance. Découvert par hasard, avec ses rampes de pierre ouvragée et son bassin pour tempérer l’eau d’arrosage, sous les bosquets d’un parc, il fut reconstitué en potager de légende, ponctué de poiriers et de roses, chacune le symbole d’un moine en train de bécher, ceint de vignes et de tilleuls et, à la génération suivante, complétement oublié.  M. Carvallo l’a récupéré à la mort de son père. Il peste, c’est bien son droit, contre les successions:

«Je trouve choquant que les enfants aient un droit acquis à la fortune des parents. Je ne vois pas pourquoi on serait privé de tester. Cette législation est criminelle. Quand il s’agit d’un monument, la tentation est de diviser. Les Anglais qui sont allé bien plus loin que les Français, n’ont jamais mis en cause la dévolution »… Outre Manche, Villandry, légué au très riche National Trust, et sans doute jugé digne d’être gardé, serait entretenu jusqu’à la fin des testaments. Forts de leur cotisation les 1 800 000 membres du Trust l’examineraient quand bon leur semble. Tel qu’il est, en Touraine, il aimante 300 000 visiteurs par an.  M. Carvallo n’a plus de vacances mais ne s’en repent pas : c’est en hiver que la lumière est belle… «Je n’avais pas l’habitude de dépenser». Son activité extérieure lui permet de vivre sans l’argent des entrées.

Le problème ne réside pas dans le jardin : sept jardiniers ne coûtent rien à côté des travaux dans la bâtisse; il faut en outre dédommager les autres héritiers. Marguerite Carvallo planifie les semis, calcule les assolements selon les besoins des espèces, fabrique avec les déchets un compost de sept ans, son seul engrais, taille les salades quand elles montent, en remplace dix mille au premier signe de faiblesse, et se paye le luxe de donner ses légumes les soirs d’été. Tous deux préfèrent ne pas habiter le château; ils sont fiers comme des gamins d’inspirer d’autres potagers : «on n’a pas voulu donner l’impression d’un truc compliqué».

«La passion, ça se partage », la concurrence ne lèse point Hélène Fustier. Elle prétend même que seule, elle n’aurait rien fait. Encore une histoire de famille -toutes n’en seront pas, rassurez vous. C’était en I976, l’été de la sécheresse, et les rhododendrons allaient crever. Quand des « rhodos » de cent cinquante ans piquent du nez, ça se voit de loin. Là encore le jardin avait été le lieu d’un grand père adoré. Hélène, son frère, leurs familles en vacances, n’avaient pas décidé l’avenir de Courson,  à 50 km de Paris. En I976, il était de bon ton, et même encouragé par les Monuments Historiques, de vendre les parcs en lots pour refaire les toits. Pourtant ils hésitaient. Leur grand mère avait pour proverbe : «les hommes passent avant les pierres». Et maintenant les rhododendrons. Il fallait un expert. Au téléphone, ils trouvèrent un Anglais : « versez 5O l. d’eau par pied, et paillez bien, paillez pour empêcher l’évaporation». Pailler? « oui, vous avez des feuilles mortes, je suppose», première leçon d’agro-écologie, fort simple en apparence, mais il fallait tailler les ronces pour approcher- l’affaire de deux ou trois jours.

Dans ces cas là, si l’on sauve les rhodos, commence l’engrenage. On plante, c’est fatal, mille tiges ridicules à 1O F pièce, dont un arbre qui se verra dans cent ans.  On prend conseil dans les jardins privés assez beaux pour s’ouvrir à la visite  -ils se comptaient alors sur les doigts de la main «Encore un peu de thé Hélène? non ne vous levez pas, je vous en prie,  nous faisons partie du décor»… deux de ces havres s’étendaient aux rives de la Manche, tournés vers l’Angleterre où prospérait, si l’on ose dire, l’industrie des jardins. A cause du climat marin, humide et doux, ou du National Trust, déja cité, ou du culte saxon de la nature, peu importe, la maison d’Agatha Christie se cachait sous les roses et le Chelsea Flower Show réunissait des foules autour d’une infinité de fleurs dont le souvenir s’était perdu lors de la grande guerre. Car au siècle précédent, la France en remontrait à ses voisins, en matière de botanique, du fait de ses climats alpin, mediterranéen, continental, océanique, tout de même très divers.

Peu à peu l’idée s’est fait jour, dans le noyeau actif de l’Association des Parcs Botaniques de France, que désormais nous nommerons APBF, et qui comptait alors I60 adhérents, occupés à s’échanger des graines, ils sont aujourd’hui 800; l’idée dis-je a germé d’organiser une rencontre, où les collectionneurs étaleraient leurs trésors. C’est ainsi que sont nées les journées des plantes de Courson, qui de 50 visiteurs, en 1981, en sont venues à attirer 17 000 et 19 000 personnes en deux week end. Initiative bientôt suivie d’imitations, comme la fête chamarée des fruits et des légumes à Saint Jean de Beauregard. Courson reste le modèle : les exposants subissent une sélection draconienne; une charte leur interdit de tout vendre le premier jour; le catalogue s’arrache dans les journaux de jardinage, un secteur de la presse en pleine explosion. A Courson se montrent les chef d’œuvres : collections de sauges, de fougères, et même collection de lierres, pure merveille pour qui sait voir. Juste retour des choses, mister Michael Hisckson du National Trust déclarait à Géo : «les Anglais viennent à Courson pour acheter des plantes que l’on ne peut trouver chez eux».

La botanique s’est emparée des cœurs. Les quinze dernières années ont été plus fertiles qu’on ne le dit : 1976, loi de Protection de la Nature, votée à l’unanimité moins une voix, et la tradition dit qu’un député s’est trompé de bouton. 1977, inventaire botanique, par l’ABF, des parcs publics et privés. Ceci permet de localiser les arbres rares, pour les multiplier, si l’on voulait un jour les rétablir dans leur milieu : le cyprès du Tassili au Sahara,  par exemple, ou le cèdre au Liban.  Sur la côte d’azur, Michel Racine et Ernest Boursier Mangenot ont les premiers lançé un inventaire des jardins- une liste, non des espèces, mais des formes paysagères. Les autres régions ont suivi. Michel Racine signe un énorme guide des jardins de France. Seul l’Etat freine à mort,  discourt, bien obligé, sur les jardins, mais ouvre le plus beau d’entre eux, le marais poitevin, aux autoroutes. L’ université accuse du retard. Il est loin le temps d’André Thouin où le Jardin des plantes à Paris gardait 6000 espèces en pleine terre. En France les botanistes sont nonagénaires, c’est un métier qui conserve mais tout de même, « on les perd plus vite que les plantes» soupire Jean Marie Pelt. Pendant ce temps les amateurs tentent de tout sauver : Franklin Picard  met sur pied à l’APBF des collections nationales, sur le modèle anglais : lorsque quelqu’un possède la moitié d’un genre botanique, on lui trouve le reste, des centaines d’espèces, il les garde pour tous. Ce système pallie la carence de l’Etat. D’autres rèvent d’une loi, qui, comme en Hollande ou en Allemagne, fixerait un prix pour chaque arbre majestueux. Et qui le tue paiera, quelle qu’en soit la cause : cet argent sert à conserver les arbres, justement.

A vingt lieues du pouvoir et de ses antichambres, Karin Mundt cadre une larve de coccinelle sur une tige de coquelicot. Cette bestiole verte avale quatre cent pucerons par jour. De cette écologie de base, Karin ne s’ennuie pas. Pas plus qu’elle ne se lasse de  découvrir des capucines au plus froid de l’hiver, dans les recoins abrités du jardin. Ici les plantes voyagent, et lorsqu’un arbre tombe, il se couvre de grimpantes, de fleurs, devient un banc, ou un terrier pour quelque bète, dans la haie de quarante essences, en lisière du bois. Le jardin de Karin brille comme aucun autre, les fleurs tintent au soleil. Les anthémis cultivées se mélent aux  sauvages, le cerfeuil a migré dans les bleuets, le chévrefeuille tombe en rideau sur le tilleul et la table, les hirondelles tournent comme des folles au dessus des buissons de roses de Provins; elles ont bâti cinq nids dans le grenier. La pelouse n’est pas tondue partout, pour laisser du champs aux insectes.  Karin vient le samedi, pétrit son pain, le cuit, soigne le jardin, et n’arrose pas.  Tout juste verse-t- elle, lorsqu’elle plante, un cuillerée d’eau de pluie, prise au bain des oiseaux. « je ne suis pas la seule. C’était traditionnel de ne pas arroser, ici». Dans la Marne, le terrain est lourd. Un trou dans la prairie envahie de rumex recueille une marre, bientôt choisie par un crapaud, fort utile chasseur. Dans cet espace humide prolifère la consoude, celle qui répare. Karin paille de consoude toute plantation. Au potager murit un rang de seigle semé de nielle, belle herbe dite mauvaise, par ce qu’aimant les plantes cultivées, et comme le bleuet vrai, menacée de disparition. Karin triera la nieille toxique en récoltant le seigle- c’est sa contribution au maintien de l’environnement. Elle photographie  pour sa  propre publication.

Il étaient sept amis, qui ont mis chacun 5000 F sur une table, pour créer les Quatre saisons du jardinage, voici dix ans. 20 000 abonnés aujourd’hui, et d’influence bien d’avantage. Par un paradoxe curieux, cette petite revue de jardinage biologique, ce bi mestriel écolo, longtemps tiré sur papier recyclé (joliment bien utilisé), attire les contributions des chercheurs. Le public est choisi : se passer d’engrais et de pesticide exige de la réflexion. L’agriculture demain sera intelligente, ou ne sera pas, elle disparaîtra comme les jardins de Sémiramis, sous la poudre du désert. «Le jardinage biologique demande de la philosophie» a déclaré le prince Charles, dont le « french potager » fait les choux gras de la presse anglaise. «Il ne faut pas désirer des légumes énormes et sans tache, comme ceux qui sont traités». Français, le potager de Charles l’est pas les fleurs,  précisait-il, comme ceux de nos grand mères. Les fleurs ont tant d’usages : le jardin inspiré de l’œuvre de Pierre Lieutaghi, au Salagon, en Provence, contient des fleurs pour grains de chapelet, et toutes celles du moyen age : les légumes, les drogues, les poisons, les médicinales, les belles pour les autels, les aromates qui éloignent les insectes ravageurs.

Des fleurs et les légumes, Pétronella Vincent, journaliste de télévision,  connaît la question : son jardin nourrit cinq personnes à plein temps.  Les enfants vont s’y servir lorsqu’elle part avec son mari en tournage. Les rangs de poireaux perpétuels, qui repoussent après la coupe, ou d’ail et d’oignon rocamboles, doués des mêmes propriétés, sont longs à établir, comme tout légume vivace, mais laissent du temps à l’amateur. Le plus beau de la maison, c’est la grande verrière, qui dégage une forte odeur d’oxygène. Plus de trois cent bégognias, au moins cent cinquante espèces, des plantes tropicales à profusion, un monsterosa en fruit. Ecologiste jusqu’au bout des ongles (qu’elle nettoie au citron, quand ils sont incrustés de terre) Petronella ne verse pas une goutte d’engrais. Tout mange du terreau.  Et son mari déplore que l’on ne trouve pas de broyeur de compost à pédales. La Nasa a montré que les plantes dépolluent les interieurs. Pétronella explique dans les Quatre saisons quelle bactérie de quelle plante absorbe quel polluant.

Loin de ce laboratoire futuriste, l’associaton Bagnolet, Ville Fleurie inaugure ses nouveaux jardins. Vin chaud, en plein hiver, parfumé de cannelle, et pains d’épices délicieux, à l’anis, cuit au miel : pour récolter des fruits l’association possède des ruches, rien de nouveau sous le soleil. Sauf ceci :  dès qu’un terrain se libère dans cette banlieue atypique, la mairie y porte cinquante centimètres de terre et le donne à l’association, qui compte 500 jardiniers. Ce n’est que perpétuer la vocation du lieu : le maraîchage vient du Marais. Paris intra muros exportait des salades à Londres au siècle dernier. La liste d’attente à Bagnolet est longue paraît il : « Ça n’a jamais été la mode des jardins, commente un paysagiste malicieux, les gens en ont toujours eu besoin».

On rencontre des solidarités de principe dans le milieu des jardins. De principe, vraiment. Depuis le XVIème, quartier chic, Catherine Willis court à l’aide d’un potager familial du XXème, menaçé de mourir dans l’ombre d’une construction. Six mois plus tard ceux là recueillent une part des plantes de sous bois de Catherine, dont le jardin, qui était loué, est condamné aux gravats.  Pour le principe, aussi, Alain Jaubert signale dans le Monde que les arbres en péril du Centre Américain, furent plantés de la main de Chateaubriand. Sa vie en a changé. «Maintenant, explique-t-il, je connaîs tout le quartier». Les gens ne vous laissent pas tomber. Après trente ans de lutte pour le désert de Retz,  jardin des plus fameux du XVIIIème siècle, Olivier Choppin de Genvry  l’a acheté pour un franc, qu’il a tenu à partager avec un complice (pour le principe) Mais on croit tenir un jardin et c’est lui qui vous tient : il faut maintenant sauver les abords du désert menacé par un golf un peu brutal.

Il est deux jardiniers que les autres vénèrent. Le premier, la princesse Srturdza, d’origine roumaine, donne quelque fois des cours, dont on m’a dit : « vend tout ce que tu as et vas y». J’ai à peine entrevu son domaine de Varangeville, au bord de mer, qui passe pour être fleuri en toute saison. La princesse était d’humeur à livrer un secret : «avec des bulbeuses, des vivaces et des arbres dans toutes les plates bandes, le jardin reste rond dans l’année». Vaste parc, petite maison, précise-t-elle en ouvrant sa porte, c’est presque vrai. Difficile de croire que le parc a perdu 4O arbres dans les cyclones de 88 et 89. La princesse n’achète pas de plante : ses admirateurs lui en envoient du monde entier. Cette grand mère a plongé dans la fontaine de jouvence. Debout à six heures le matin, elle porte un poignard à la cuisse,  et ne se sépare guère de sécateurs bien tranchants. La moindre brindille morte est aussitôt éliminée, de crainte que ne s’installe l’horrible armillaire, un champignon dévastateur. Eblouie par une écorce de bouleau couleur miel,  je n’ai rien vu des dix tas de compost qu’elle afirme  dissimuler dans les fleurs.

Monsieur Hebding, autre figure mythique, a commençé comme aprenti à l’age de quatorze ans. Il s’occupe de la plus belle collection de plantes de France, la troisième du monde, absolument fermée au public, comme à la presse d’ailleurs. Des specimen rares, voire disparus, figurent dans les 14 OOO espèces, que M. Hebding connaît par coeur. Il ne tient pas à en ajouter : mieux vaut soigner la collection. Ce jardin du cap Ferrat, où la température ne tombe pas en dessous de 8°C, abrite des oliviers où se balancent des lianes du Mexique, des nénuphars géants (victoria cruzana) aux feuilles garnies de piques, des papyrus égyptiens (et M. Hebding vous montre comment en tirer le papier). Les ciccas magnifiques, viennent d’une collection plus  ancienne. Des arbres y perdent leur feuilles au rythme de l’hémisphère austral, tous les printemps. Un coin de forêt tropicale, dominé par des avocatiers chargés de fruits, offerts aux insectes comme aux oiseaux, qui ont leur place ici, est prolongé par 21 serres. Du temps du fondateur, M. Marnier, fabricant du grand Marnier, une liqueur botanique, 5O jardiniers travaillaient là. Ils sont aujourd’hui 2O qui montent des chassis pour l’hiver. M Hebding entre dans une serre, inspecte des cactus, 3OO pots semble-t-il  identiques, en fait 3OO espèces. « Avec l’habitude on les distingue au premier coup d’oeil». M. Hebding regarde, prend son temps. Il ne sort plus, trop absorbé. Il lui en faut de moins en moins,  pour vivre intensément. Cela dure depuis trente ans. Il ne sait pas ce que serait un jardin avec un aspect commercial.

C’est l’histoire authentique d’une étudiante d’un pays de l’Est partie en vélo dans les Flandres, visiter un jardin des plus vieux de l’Europe. Elle y rencontre un jardinier, « tout sale, tout sale, » et travaille avec lui, une semaine. Ils tombent amoureux. Je ne puis vous épouser dit la belle : en ce temps là les pays de l’Est monayaient cher le départ des étudiants formés gratuitement chez eux. Qu’à cela ne tienne répond le jardinier, je suis diamantaire, et le maître des lieux… les contes de fées n’étonnent plus Mary Mallet, qui a fondé l’APBF.  Un groupe de dames belges vient d’arriver, qui visiter le parc floral des Moutiers. «Voyez avec quel respect les gens marchent dans le parc» observe-t-elle. Sous le ciel, la mer forme un bol, encadré par la forêt qui prolonge le parc en dévallant brusquement vers la plage.  Alors, fermant la fenêtre de sa jolie maison, sublime de simplicité : «au fond, tous ces cyclones, c’était une leçon : on n’avait pas le droit de dire qu’on possédait des arbres».

Marie-Paule Nougaret.

Géo, 1990

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Des pommes de terre et des rats

Arpad Puztai était un chercheur de grand renom jusqu’au jour où il a voulu tester des ogm et tout perdu. Où le manipulateur aguerri des rats de laboratoire se découvre manipulé…  mais ne désespère point encore du procédé.

(entretien au téléphone pour la belle revue d’avant garde Nature et Progrès )

Nature et Progrès : dans quelle circonstances avez-vous testé des pommes de terre transgéniques ?

Arpad Pusztai.  C’était en 1995. Je travaillais au Rowett Research Institute d’Aberdeen, en Ecosse, qui est presque entièrement financé par le gouvernement. J’avais pris ma retraite, mais je continuais à attirer pas mal d’argent. On avait donc créé pour moi un poste particulier de « chercheur senior associé ».

Combien étiez-vous ?

A.P. Quand ils ont fermé le laboratoire, en 1998 on était dix huit. Notre équipe a compté jusqu’à trois personnes d’Europe continentale. Non seulement j’attirais les budgets mais aussi les gens pour effectuer le travail. Il faut persuader les financeurs qu’on mènera le projet jusqu’au bout et qu’ils pourront prendre une décision …

Vous étiez un spécialiste de la pomme de terre…

A.P. Pas du tout. Je suis biochimiste de la nutrition. J’ai travaillé sur les pommes de terre par ce que j’ai pu en trouver des transgéniques. Mais ce n’est pas une bonne source de protéines, tout au plus la garniture de la viande dans les repas humains. Ma vraie spécialité, c’est les interactions des composants biologiques actifs de la nourriture avec le système digestif. Nous avions mené des séries d’expériences sur le soja, le haricot et le maïs. Beaucoup d’aliments, par exemple, surtout les végétaux, contiennent des inhibiteurs des enzymes du suc digestif qui brisent les protéines. Ça peut les rendre nocifs pour nous ou pour les animaux. C’est de la plus haute importance, évidemment.

Des études de toxicité ?

A.P. Le terme toxicité est très sensible, comprenez –moi : il existe des toxiques très puissants dont une seule bouchée, une seule gorgée tue. Mais on peut appeler toxique au sens large tout ce qui interfère avec la digestion. Disons : antinutritionnel. C’était notre spécialité : les problèmes de la digestion. C’est comme ça que nous avons remporté le contrat sur les pommes de terre transgéniques, contre 27 laboratoires concurrents. Ma longue liste de publications dans le domaine a convaincu le commanditaire, en l’occurrence le département de l’agriculture, de l’environnement et des pêcheries de l’Ecosse.

A qui appartiennent ces pommes de terre ?

A. P. Elles ont été obtenues par la société Axis genetics de Cambridge. On a toujours des problèmes pour étudier les aliments OGM. Monsanto par exemple vous refuse ses plantes transgéniques et pas moyen d’en avoir, à moins de s’engager à ne pas publier. On voulait établir la méthode pour tous les aliments OGM, donc publier. On a pris les pommes de terre parce qu’on a pu en trouver. De plus, et c’est très important, on disposait de la plante mère – la variété non modifiée – pour comparer. Axis voulait bien nous fournir des deux lignées en quantité. Ils espéraient qu’on montrerait que tout allait bien – naturellement – et commercialiser.

Etaient-ce des pommes de terre insecticides ?

A.P. Oui, ces pommes de terre expriment un gène de lectine transféré du perce-neige, Galanthus nivalis, pour les protéger des aphides, qui sont des petites mouches blanches. L’effet est démontré. Vous savez, le perce-neige se défend bien; aucun parasite ne se risque à l’attaquer. Ce n’est pas recommandé d’en avaler. Mais cette lectine isolée, quand on l’incorpore aux régime des rats, n’est pas toxique. C’était une raison pour choisir ces pommes de terre.

Racontez nous l’expérience

A.P. En nutrition, on commence par l’analyse chimique de l’aliment. Puis on calcule un régime équilibré pour les rats de laboratoire. Ces jeunes rats grandissent très vite et, même s’ils n’aiment pas ce qu’on leur offre, ils le mangent. Ils n’ont pas du tout de réserves. Nous, nous pouvons jeûner des semaines. On n’est pas très heureux, mais on y arrive. Eux n’y survivraient pas.

On compose donc des régimes contenant des protéines et de l’énergie en quantités identiques pour tous. On divise les rats en 7 groupes : le 1er groupe reçoit, dans son alimentation, l’OGM testé, ici des protéines de pommes de terre transgéniques. Le 2è suit un régime dit « normal » avec des protéines de pommes de terre non modifiées. Un 3è groupe suit le régime normal, mais on y ajoute un peu de lectine de perce-neige, à la concentration où on la trouve dans la plante transgénique – c’est là un point crucial. Ces trois régimes à base de pommes de terres crues, sont répétés avec des pommes de terres bouillies. Pour le contrôle, le 7è groupe ne reçoit aucun extrait de pommes de terre mais une protéine de haute qualité, la lactalbumine, tirée du lait.

Que mangeaient-ils avec ça,… des céréales?

A.P. Pas du tout. Il s’agit de régimes complètement synthétiques équilibrés avec des vitamines, des corps gras etc. On veut des animaux en bonne santé. Chacun est isolé, pour que chacun mange exactement la même quantité de nourriture. On les pèse, on les observe, on note leurs progrès, on recueille les fèces, l’urine etc. C’est horriblement compliqué mais on sait le faire. La première expérience, sur 10 jours portait sur 7 groupes de 6 rats : 42. Tous ont grossi à peu près au même rythme. Mais quand on les a tués et ouverts, leurs tissus internes présentaient de grandes différences, inexplicables en statistique. Les régimes aux OGM entraînaient des proliférations cellulaires de l’intestin grêle. Ça nous a posé un problème. Il existe des lectines mitotiques (qui provoquent des divisions cellulaires) mais ce n’est pas le cas de celle-ci. On avait sélectionné le gène (de lectine) sur ce critère, justement.

Vous avez publié ces résultats ?

A.P. C’est paru dans The Lancet mais beaucoup plus tard. A ce moment là, en 1998, on commençait à peine. Croyez-le si vous voulez, mais on avait passé 18 mois à chercher comment travailler avec la pomme de terre. Il n’y avait aucune publication, sur le sujet, en 1995 … ni d’ailleurs sur l’expérimentation des aliments transgéniques.

On avait décidé, dès le début, de recommencer avec les protéines de pomme de terre diluées dans d’autres protéines, ce qui imite mieux la réalité de la consommation humaine de pommes de terre. Et au bout de 10 jours, l’effet sur l’intestin n’était pas aussi apparent. Ensuite a voulu tester une autre pomme de terre transgénique, qui provenait de la même transformation, mais contenait  20 % de protéines en moins. Rendez-vous compte : la législation se fonde sur  « l’équivalence substantielle » des OGM et des autres aliments. Et là, on a deux plantes tirées d’un même événement, dont l’une contient autant de protéines que la lignée mère et l’autre 20% en moins… On l’avait vu par l’analyse, évidemment.

On a voulu capitaliser là dessus, expliquer comment procéder dans un cas pareil, qui, d’évidence, peut fort bien se reproduire. Rappelez-vous qu’on inventait la méthode. On a repris la même expérience, exactement; il a fallu équilibrer le régime avec des protéines standard. Mais là, la nourriture transgénique, indigeste, restait bloquée dans les intestins, on n’a pas réussi à comprendre pourquoi. L’expérience ne peut donc être prise en compte.

On a organisé un autre essai plus long, sur 110 jours, avec la première pomme de terre transgénique. Au bout de 60 jours, il fallait arrêter les pommes de terres crues : les rats ne grandissaient plus. Quand ils prennent trop de retard sur le groupe de contrôle, il faut arrêter, on est obligé. Mais on a tenu jusqu’au bout avec les protéines de pommes de terre bouillies. Imaginez  : 110 jours pour un rat, ça représente 10 ans de vie humaine. Résultat : non seulement les rats au régime OGM ont grandi moins vite mais, à la dissection, leur intestin grêle avait augmenté de volume et de poids, par prolifération des cellules – ce qui représente pour nous une très jolie confirmation – mais en outre leur foie et leurs reins étaient affectés. Trois sortes de tissus étaient donc touchés. En plus, on leur a fait passer un test sanguin et leur immunité était très déprimée.

A ce moment là, c’est fini.  Vous cherchez à publier

A.P. Mais non, on était en plein milieu des expériences. Et soudain le 12 Août 1998, on me suspend, on ferme le laboratoire, on disperse l’équipe, on bloque les ordinateurs et on me confisque toutes mes données.

Pourquoi ?

A.P. Si quelqu’un pouvait me l’expliquer, je lui en serais reconnaissant.

Que s’est-il passé ?

A.P. Des notables du monde politique ont ordonné au directeur de l’institut d’arrêter ces travaux …

L’avant veille, le 10, j’étais passé à la télé, dans une émission populaire, à une heure de grande écoute. Tout le monde a regardé. Ça, c’est certain. J’ai parlé 2 minutes 50, prononcé en tout et pour tout treize phrases. J’ai dit qu’on avait fait l’expérience de nourrir des rats avec des OGM et constaté des différences de taux de croissance et de réponse immunitaire. J’ai surtout dit, pour être précis, qu’il ne fallait pas prendre les citoyens du pays comme cobayes humains, parce que les cobayes se trouvent là où ils doivent être :  dans les labos.

Vous avez quand-même réussi à publier. Qui vous a soutenu ?

A.P. Selon mon contrat, ils devaient me rendre mes dossiers. J’ai pu tout récupérer fin octobre et commencer à rédiger l’article qui fut publié l’année suivante. Je n’ai reçu aucun soutien de mes collègues de l’institut. Mais, à l’étranger, on me connaissait, j’avais coordonné ou dirigé nombre de projets européens et beaucoup de gens voulaient savoir ce qui s’était passé – sur le plan scientifique bien entendu. Ayant repris possession de mes données, j’ai pu leur répondre. Trente quatre chercheurs d’Europe continentale ont rédigé un memorandum au Parlement du royaume, où il a été lu, où l’on m’a convoqué et questionné.

En France, qui avait signé ?

A.P. Personne, je le crains. De toutes façons, ça ne servait à rien. C’était simple hypocrisie anglaise :  il ne pourra pas dire qu’on ne l’a pas écouté. Mais écouter ne signifie pas être d’accord. La Royal Society, le Toxicology committee et le bureau de contrôle des expérimentations ont présenté, eux, un rapport qui condamnait mon travail.

Pour en revenir aux pauvres rats sous régime OGM. Qu’est-ce qu’il leur est arrivé à vos avis ? Pourquoi tous ces problèmes ?

A.P. Très simplement, il a dû se produire une réagencement du génome de la pomme de terre. En dehors des tubercules que l’on mange, le reste de la plante est toxique; et même les tubercules, si l’on n’y prend garde. Il se peut que des gènes de toxines normalement réprimés dans les tubercules se soient exprimés.

Des gènes de solanine ?

A.P. Non, on a mesuré le taux d’alcaloïde et, au contraire, il y avait moins de solanine dans la plante transgénique que dans la lignée mère. Pas de réponse facile à vous fournir, je le regrette.

Croyez vous à un transfert horizontal de gène vers la flore bactérienne des animaux ?

A.P. Beaucoup de choses ont pu se produire. En fait, on aurait pu investiguer. On avait déjà fait ce genre de choses : il faut fractionner la pomme de terre, mettre par exemple l’amidon de côté, et chercher la fraction responsable. C’est probablement dans les protéines, au vu des analyses. Avec ce critère, bien défini, de proliférations des cellules de l’intestin, on aurait pu y arriver. Je suis absolument persuadé que c’est ce qui leur a fait peur.

(petit rire de satisfaction… ) ils redoutaient qu’on continue.

Etes-vous contre les OGM ?

A.P. Contre ces OGM de première génération, oui. La méthode de transfert est primitive et on ne les teste pas correctement. Mais une deuxième ou troisième générations viendront, plus prometteuses. En tant que scientifique, je ne peux pas  m’opposer à quelque chose que je n’ai pas encore observé.

M-P Nougaret, 2003

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Madagascar, l’île aux trésors

( 2008)

Il étaient tout petits, 1,20 m., assure notre guide, et ils vivaient dans les forêts. Peut être même s’y cachent ils encore. On n’a pas exploré toutes les sous-bois de Madagascar, l’île immense  : 1600 km du Nord au Sud, soit la distance de Lille à Alger. Chaque fois que des chercheurs y pénètrent dans une vallée pour décrire un bout de forêt primaire, ils trouvent des espèces inconnues sur le globe et qu’il leur faut nommer (de leur propre patronyme de préférence). Tout les voyageurs l’ont écrit : le peuple malgache,  très beau, très fin, n’est pas très grand. Pour la science cependant, ces premiers occupants n’existent pas qui n’ont laissé aucune trace. L’île demeurait inhabitée jusqu’à l’arrivée de colons, en deux vagues distinctes, deux siècles avant J.-C. et au XVè de notre ère. Leur histoire se lit dans la végétation, dont les pollens restent piégés au fond des lacs : aux arbres forestiers, succèdent, en remontant, les herbes à pâturage, signe de défrichement, puis les bruyères qui précédent le retour de la forêt. Les colons sont venus de Malaisie avec leurs zébus, le long de l’Inde, du Yémen et de l’Afrique de l’est, sur leurs pirogues à balancier.

Deux pirogues reliées par des cordages forment un catamaran, maison sur l’eau : la famille campe sur les plages. On en voit sur la côte à l’ouest, qui emportent tout un barda : gros ballots bien serrés, marmite d’aluminium, bois de lit sculpté, ainsi que du corail, dit-on, celui-là illégal, vers le Golfe d’Oman où pullulent les trafiquants. Madagascar s’enorgueillit des coraux des trois sortes :  rouge, noir et blanc, tous protégés, menacés de mort semble-t-il par le réchauffement mondial de 2° c. Amateurs de plongée, il est encore temps de les voir vivants, avec leur cortège de poissons exotiques. Des pêcheurs vezo, piroguiers experts, préfèrent vous y emmener, à la voile et à la pagaie – sans impact sur le climat -, que d’assister à ce pillage qui leur tire de gros soupirs.

Que les premiers colons soient venus de Malaisie, on le sait par la langue qui retient aussi des échos d’hindi, d’idiomes bantous, d’arabe et même de polynésien (îles Fidji). Tous ces noms en «oa»  : Tonga soa : bienvenue. De fait, la musique antandroy, des plaines du littoral, au sud, la contrée de la forêt sèche, très rapide et saturée d’harmonies, rappelle celle d’Hawaï. Chœurs de femmes  aux épaules nues, coiffées à la Gauguin, qui dansent en agitant les mains, pour demander la pluie. La douceur des îles contamine jusqu’au rap du groupe Shao Boana, un peu trop mélodieux. Il semble difficile de l’empêcher.

A se demander ce qu’ils fuyaient, tous ces peuples venus de l’est, mais qui ont abordé par l’ouest et  l’Afrique. Les vents d’est alizé, selon la tradition, n’apportent que le froid et les ennuis, nous explique François, professeur d’histoire retraité, guide dans la haute ville de Tananarive, autrement dit Tana. Aucune maison malgache digne de ce nom ne s’ouvre à l’est par où s’engouffrent ces calamités. Personne n’aurait osé construire à l’est du Palais de la reine, soit en position de lui jeter des sorts, du temps de la monarchie. Il s’y étend pourtant un quartier aujourd’hui, sous la colline royale désertée.

Du Palais disparu, qu’on ne visite plus, depuis 2001, en réfection, on n’aperçoit que la façade ouest, en surplomb sur le lac Anosy, creusé beaucoup plus bas. De grands jacarandas du Brésil à fleurs mauves bordent la pièce d’eau et sur une presqu’île s’élève le monument de l’ange, appelé l’ange gardien ou encore l’ange noir par les habitants de Tana. La façade du palais, recouvrait un édifice antérieur somptueux, en bois précieux,  cosntruit en 1845 par le Français Jean Laborde, grand-ami ou amant de la reine Ranavalona 1er selon les versions (mais toutes la disent cruelle). Nul besoin d’éclairage : les allées du jardin, pavées de cristal de roche, brillaient sous les étoiles pour guider les pas.

Un rêve oublié. La haute ville tombe en ruines, hormis quelques  rares demeures restaurées, vraiment très bien, dont celle de Jean Laborde, modeste somme toute, avec ses colonnes de bois laqués rouge de Chine et son jardin très bien tenu. Tana est une plongée dans le temps avec ses 2 chevaux-taxis, ses 4L taxis, ses jardiniers accroupis pour tondre les pelouses à la cisaille, ses vraies boutiques anciennes d’orfèvrerie, de chapeaux, de pharmacie, sa courtoise surannée. La parfaite politesse de l’ancienne génération qui parle français, venant de France nous n’y sommes plus habitués. Les marchés populeux regorgent de gousses de vanille, d’écorce de cannelle, de poudre de curcuma et de fruits. Mais des besoins criants : des petits mendiants pieds nus regardent, pétrifiés, des écoliers sages en tabliers de couleur différente selon les ages et les institutions, publiques ou privées. C’est sur la route nationale 7 qu’il faut partir pour retrouver l’architecture mythique du pays.

A Fianarantsoa, 300 km au sud, on parvient en deux jours, car on rencontre en route plusieurs chars à zébus, moyen de transport très élégant, par conséquent très lent. En outre, on s’arrête pour voir, ou photographier des « hotelys« , restaurants routiers minuscules, aux décors merveilleux d’assiettes cassées en mosaïques, des rizières vert-émeraude, ou des collines ocres avec maisons de terre couvertes de chaume en camaïeux du même roux. De temps à autre, sur un coteau, un église monumentale en briques ouvragées, droit sortie d’un paysage du Tarn.

A Fianarantsoa, il importe d’arriver le soir pour découvrir la haute ville nimbée de lueurs oranges. Construit pour la même reine sanguinaire, qui n’y mit pas pieds, c’est un petit Tana, tourné vers l’ouest, en mieux conservé, avec un lac Anosy à l’image de l’autre, pour se refléter. Le haut quartier, pavé de granit rose, aux murs couleur de brique, aux toits de tuiles plates, est en passe de devenir un lieu culte des voyageurs. Deux maisons d’hôtes y ont ouvert, modernes et confortables – les matériaux, surtout sont beaux dans ce pays, qui ignore les méfaits de l’habitat en kit.

Mais rien n’égale Tsara guest house. Meubles raffinés, fleurs odorantes d’un frangipanier blanc planté au dessus des marches, et qui tombent sous vos pas dans l’escalier, liane aux feuilles iridescentes, mille détails empêcheraient de repartir. Au demeurant, ce serait une bonne œuvre :  l’hôtelier investit ses gains dans la haute ville que son militantisme a sauvée. Du coup, il ne roule qu’en 203, plutôt qu’en 4×4, mais c’est encore une beauté, aux pneus à jantes blanches et intérieur cuir. La fondation Heritsilonina aide les habitants de vielles demeures à créer des chambres d’hôtes et paye jusqu’à l’enlèvement des poubelles du quartier.

Le pays est si grand, le voyageur se sent petit, le peu qu’il entrevoit le touche profondément. Un niveau de vie très bas, proche de celui du Mali. 17 millions d’habitants, dont 53% de moins de 25 ans. Les écoles manquent de crayons, de papier, d’instituteurs payés régulièrement. Les parents contribuent comme ils peuvent. Ils font sept enfants, pour le moins, faute de système de retraite agricole (les Malgaches, trop polis, n’abandonnent pas les parents). Les éleveurs brûlent le bas côté de la route pour les zébus, leurs majestés préfèrent l’herbe tendre. C’est très joli quand ça repousse, mais ça brise le cœur. Bona Shoa peut rapper avec rage : Madagascar Burning,  plus on brûle, moins il y aura d’eau. Il suffit de deux ans de sécheresse avec distribution de riz, les paysans perdent les semences locales, déplore Guy-Suzon Ramangason, directeur des parcs nationaux.. Mais comment en vouloir à des gens qui marchent sept semaines, jusqu’à Tana, au côté des zébus ? En camion, les animaux perdraient du poids; tandis qu’avec la vie qu’ils mènent, leur viande et le beurre sont délicieux.

Et puis écrivait Jean Paulhan, «il y a des moments où on sent brusquement comment toutes les choses qu’on voit sont belles et étranges.». C’était en 1908. Jeune prof à Tana, Paulhan était mal vu pour ses façons par trop malgaches. Il s’en moquait, a recueilli de la bouche des vieillards plus de trois mille proverbes, ou han tany du style : «dans un combat au clair de lune, les chauves prennent les coups de poing».. Claire Paulhan publie ses envoûtantes Lettres de Madagascar, pour leur cent ans. A moins que ce ne soit le pays qui envoûte, on ne sait plus très bien.

Les hauts plateaux avec ciel à perte de vue, chez les Bara, respirent d’une paix immense, malgré la menace de raids sur les troupeaux. Un village zafimaniri, Sakaiva, caché d’un fisc colonial autrefois vorace, prend des airs de paradis dans les montagnes bleues. Après Antoetra, il faut franchir la lande, couverte de forêts il y a encore vingt ans. Au col, prendre le chemin de crête sur les dalles grises; l’ombre d’un nuage flotte en bas dans la vallée. Enfin descendre par des entailles dans la paroi.

On entre à Sakaiva côté rizière, jardins et point d’eau, où les jeunes filles vous supplient par des signes de faire une prière avant de vous laver. Les cases en palissandre, bâties sur la colline, s’orientent sur la case ancestrale du chef. Entièrement sculptées de motifs symboliques, incrustées de bambous, en signe de lien charnel à la forêt (à une heure et demie de marche, désormais) elles tiennent par des chevilles, sans un clou. L’UNESCO a classé cette architecture patrimoine de l’humanité. «Les Zafimaniri aiment pratiquer l’hébergement,, commente l’interprète, c’est l’unique chance de sauver Sakaiva. On frémit à l’idée que les candidats aux élections, l’après midi même, aient promis une piste pour y accéder.

A l’intérieur de la case, la place de la femme, au sud est, près du feu, puis le pilier central où le père s’appuie le soir, pour conter les fables aux enfants. Le lit du couple occupe le nord-est, « le coin des ancêtres » pour demander leur bénédiction. Les enfants dorment à côté, sur les nattes, les poules dans un placard près de la porte, au sud ouest. L’île ignore les serpent venimeux, mais compte un petit félin, proche du guépard. Des massifs de rosiers sauvages gardent la butte où nos tentes sont dressées.

Un isolement politique de trente ans a conservé dans le pays mille savoirs étonnants. Les Vezo construisent leur pirogue en bois de balsa insubmersible : toute planche sert de bouée en cas de besoin. Ils sculptent dans un autre essence, plus dure, les bordages et les bancs. Pour le calfeutrage, un résine de la même forêt, qu’ils cuisent dans des chaudrons sur le rivage, peut dissoudre le goudron et le polystyrène d’emballage des lecteurs de CD. Si l’on remarque que c’est toxique, ils approuvent: «la résine, oui beaucoup.».

Les Betsileo façonnent des lames de scies pour la marqueterie à partir d’armatures de pneus. Ils ne teintent pas les bois, sauf par trempage, pour composer leurs miniatures d’une sereine perfection. Les Bara cueillent les cocons de soie sauvage, par permission spéciale, dans le Parc National de l’Isalo.  Au reste, ils habitaient ce désert grandiose où se cachent des piscines naturelles avec cascades, fougères et grottes en nymphée. La soie sauvage, naturellement dorée, sert d’abord aux linceuls. Car ils enterrent aussi leurs morts, depuis toujours, dans l’Isalo. Ils étaient si nombreux, les habitants du parc, à sa création, qu’on a fondé quarante villages pour eux.

Tous les Malgaches savent que l’île recèle des trésors : mille espèces d’orchidées, sept espèces de baobabs (contre une en Afrique), trente de bambous, cinquante de cigales, un genre animal entier : les lémuriens…  la liste est longue des formes de vie « endémiques» autrement dit : qui n’existent que là. Les femmes se promènent avec sur le visage des masques en poudres de fleurs. On vous tend des mangues vertes en disant : pour maigrir., mais attention, le jus attaque la peau. Toute cette diversité provient d’une évolution isolée du monde, sur des millions d’années, mais le reste du monde ne sait plus s’en passer. C’est la pervenche de Madagascar, cultivée en masse au Texas, qui fournit les remèdes de la maladie de Hodgkin (leucémie infantile). Une pervenche en régression dans sa forêt des origines, martelait le WWF, dans ses campagnes pour les forêts des années 80. Ces molécules rapportaient alors 4 milliards de dollars. Mais rien pour le pays, excepté cette réputation solidement établie.

La suite, on la devine : arrivée des chercheurs de toutes les branches de la biologie, de la pharmacie, de la cosmétique. L’île devient le terrain de jeu de la jeunesse intellectuelle, la destination de vacances des fondateurs de Google et autres Californiens épris de nature vierge. Le WWF achète des forêts, et axe ses campagnes sur le carbone qu »elles gardent, régulant le climat.. La conférence de Bali, en décembre, a voté qu’on financerait les forêts tropicales, on ne sait encore comment. Madagascar a promis de tripler le territoire protégé de l’île, pour atteindre 9%. Tous les matins à l’aube, au Relais de la Reine, un touriste se penche sur son objectif de macro-photographie, l’équivalent actuel du filet à papillons. Je préfère me  glisser dans la piscine sous les fleurs.

Pour l’Express 2001

Marie- Paule Nougaret

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